ENTRETIEN- Pandémie, capitalisme, innovation, jeunes... Tirant les leçons d'un an de crise sanitaire, l'économiste Philippe Aghion plaide pour la mise en oeuvre d'une grande agence européenne inspirée du modèle de la DARPA aux Etats-Unis. Cet universitaire, qui a influencé la politique économique d'Emmanuel Macron, défend un revenu d'insertion pour les jeunes avec des contreparties. Il estime cette réforme "nécessaire" car la promesse du "en même temps" n'est pas tenue aux yeux du grand public.PHILIPPE AGHION - Cela fait plus d'un an que le virus se propage en Europe. Quelles leçons ont été tirées de la crise sanitaire et économique ? Voyez-vous des raisons d'y croire ?
LA TRIBUNE - Oui, il y a de bonnes raisons d'espérer. C'est extraordinaire d'avoir pu produire à partir de cette technologie de l'ARN messager en un an à peine un vaccin à grande échelle. Ce vaccin va nous sortir de l'épidémie. Ces avancées confirment l'importance de l'innovation et du processus de "destruction créatrice" dans le développement humain. L'ARN messager est venu remplacer d'anciennes technologies. Il fallait mettre en place les moyens de transformer cette technologie en une production industrielle de masse et rapidement. Les Américains ont su le faire. Nous pas.
La crise peut-elle vraiment transformer le capitalisme sous sa forme actuelle ?
Rien n'est écrit à l'avance mais la crise pandémique a mis en lumière les défaillances du capitalisme dans les différents pays. Aux Etats-Unis, elle a fait éclater la faillite du modèle social. Plus de 500.000 morts ont été recensés et beaucoup de personnes ont perdu leur assurance santé ou sont tombées dans la pauvreté des qu'elles ont perdu leur emploi. Le plan Biden va leur apporter le soutien dont ils ont tant besoin. En Europe, la pandémie a illustré les défaillances de notre modèle d'innovation. Et en France, elle a révélé le drame de notre désindustrialisation ainsi que les dysfonctionnements de l'Etat. Ce que je souhaite c'est un capitalisme qui soit a la fois innovant comme aux Etats-Unis et protecteur comme en Europe et particulièrement au Danemark.
Pensez-vous que cette crise va vraiment amener la France à revoir sa politique industrielle et sa politique d'innovation ?
A l'occasion de cette crise, le président Macron et les pouvoirs publics ont pris conscience de la gravité de notre désindustrialisation et de la perte de vitesse de la France en matière d'innovation dans quasiment tous les secteurs industriels. Il n'y a guère que dans le nucléaire et l'aéronautique que la France est restée leader mondial. La France a perdu son leadership en particulier dans la pharmacie, l'électronique (semi-conducteurs), et l'automobile.