"Boris Johnson n'a pas fait campagne pour le Brexit par pur cynisme politique"

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Le Premier ministre britannique Boris Johnson, après la signature du deal le 30 décembre 2020 fixant les conditions de la sortie définitive du Royaume Uni de l'Union européenne.
Le Premier ministre britannique Boris Johnson, après la signature du "deal" le 30 décembre 2020 fixant les conditions de la sortie définitive du Royaume Uni de l'Union européenne. (Crédits : Reuters)
ENTRETIEN. Journaliste installé au Royaume Uni depuis plus de 10 ans, Tristan de Bourbon-Parme publie "Boris Johnson. Un Européen contrarié" (éd. François Bourin) (*). Résultat d'une enquête de plusieurs mois, ce récit vivant qui abonde en témoignages et informations nous fait découvrir la personnalité complexe du Premier ministre et, à travers lui, l'histoire des relations tumultueuses entre l'Union européenne et le Royaume uni qui ont mené au Brexit.

La Tribune.- L'un des enseignements de votre livre est que paradoxalement il fallait un Européen convaincu comme Boris Johnson pour réussir le Brexit?

Tristan de Bourbon.- En effet, Theresa May a montré la difficulté d'avoir voté pour demeurer dans l'Union européenne et de tenter de concrétiser le Brexit : elle n'avait pas la confiance des eurosceptiques les plus radicaux. Victime du syndrome de Stockholm, si on peut l'expliquer ainsi, elle a initialement pris des positions extrêmes qui lui ont fermé de nombreuses portes avant de vouloir faire marche arrière, ce qui lui a coupé le soutien de l'aile eurosceptique de son parti. Une fois devenu Premier ministre, Boris Johnson a repris la plupart des éléments de son accord avec l'UE mais sa seule parole a suffi à rassurer les récalcitrants.

La carrière politique de Boris Johnson pour accéder au poste de Premier ministre s'est toujours fait dans l'adversité?

Il détonne totalement dans le parti conservateur, dont il s'est toujours trouvé à la marge. Il n'est leur candidat que par défaut à la mairie de Londres en 2008, car David Cameron ne lui fait pas confiance. Ce sera encore le cas de Theresa May dix ans plus tard : elle le nomme ministre des Affaires étrangères sans lui faire confiance, comme l'explique dans le livre l'ancien chef de cabinet de la Première ministre. Il faut dire que son image de clown trompe tout le monde. Même des politiciens aguerris, et bien évidemment de nombreux diplomates européens, en particulier français, ont du mal à intégrer totalement que cet aspect clownesque n'est qu'une façade. Il se l'est créée à l'âge de 12-13 ans. Il était alors un élève timide, extrêmement consciencieux, dur au travail. Il endosse ce masque de clown pour rompre cette image d'intellectuel mal dans sa peau et se faire accepter par les élèves cool de l'école. Cela fonctionne tellement bien qu'il a gardé ce masque, aussi bien pendant ses études, qu'ensuite durant sa carrière de journaliste et de politicien. Etre un clown, cela vous rend sympathique auprès du public, qui n'apprécie pas les technocrates hautains, et vos concurrents ou adversaires baissent leur garde car ils ne vous considèrent pas comme dangereux. C'est tout bénéfique.

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Son activité de journaliste, dont il maîtrise tous les codes, l'a beaucoup aidé dans son parcours politique?

A partir de 1989, son poste de correspondant à Bruxelles pour The Telegraph, la bible du parti conservateur, lui permet d'être remarqué et apprécié par la base du parti tory. Comme eux, il se montre alors eurosceptique. Et contrairement à ce qui se dit beaucoup, son euroscepticisme n'est pas totalement feint. Il n'a pas choisi en 2016 de faire campagne pour le Brexit par pur cynisme politique, il croit alors profondément au Brexit.

Surtout, Boris Johnson connaît l'importance de sa plateforme médiatique. Elle lui permet de sentir les membres du parti, et donc de n'être pas totalement déconnecté de la population britannique comme la plupart des élus basés à Westminster, et aussi de faire intégrer ses idées. C'est la raison pour laquelle même après son départ du Telegraph au début des années 2000, il garde une chronique hebdomadaire, qu'il n'a arrêtée qu'une fois nommé Premier ministre. Il sait que cet atout peut s'avérer capital, car ce sont les adhérents du parti qui départagent les deux finalistes à la direction du parti. Les avoir dans sa poche, c'est se donner de grandes chances de succès, ce qui se confirmera en juillet 2019.

En politique, Boris Johnson dit avoir été influencé par Winston Churchill sur lequel il a écrit une biographie, et Margaret Thatcher. Comment se manifestent ces influences ?

En Churchill, il voit l'opportuniste, comme lui totalement décalé du reste des membres d'un parti beaucoup plus à droite sur les questions sociétales qu'eux deux. Il y a un rapprochement intéressant : ils sont arrivés au pouvoir pendant une crise, lorsque la population semblait vouloir être dirigée par autre chose qu'un technocrate. Puis, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les Britanniques, qui aspiraient à un retour à la normale, ont renvoyé Churchill sans ménagement. Avant de le rappeler quelques années plus tard. Il ne fait aucun doute que que Boris Johnson voudra éviter ce trou noir, car la politique britannique ayant changé, il n'aura, lui, pas le droit à une seconde chance.

En Thatcher, il voit surtout la femme libérale forte qui a transformé le pays. Mais il n'est pas un thatchériste pur et dur : il sait que l'intervention de l'Etat est nécessaire, et il est moins conservateur d'un point de vue sociétal qu'elle. En revanche, il ne fait aucun doute qu'il aimerait durer politiquement aussi longtemps qu'elle. Et je pense qu'il est bien parti pour : les Français ont intérêt à se mettre dans la tête que Boris Johnson sera au pouvoir au Royaume-Uni au moins jusqu'à la fin de la décennie. D'où l'intérêt de comprendre qui il est vraiment.

Votre livre montre qu'il y a une certaine cohérence au Brexit. L'histoire du rapport difficile entre la vision européenne de Bruxelles et celle de Londres au cours des décennies d'après-guerre est celle d'une divergence qui n'a fait que s'amplifier ?

C'est l'une de mes principales découvertes en écrivant ce livre. Je pensais que le Brexit était un accident de l'histoire. Or, en rencontrant des diplomates, politiciens, journalistes britanniques en exercice depuis les années 1970, afin de retracer l'histoire des relations entre le Royaume-Uni et l'Europe, je me suis rendu compte que le Brexit apparaissait inéluctable. Aussi bien en raison de la direction prise par l'organisation européenne au fil des décennies - un projet économique devenu fortement politique, et finalement centré autour de la monnaie unique - qu'à cause du refus du couple franco-allemand d'accepter les Britanniques à la table de direction. Je me suis d'ailleurs rendu compte que les États membres de l'UE, en particulier la France et ses différents présidents, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, ont joué un rôle dans le Brexit. Un rôle malgré eux, mais un rôle réel et parfois très important. Je compare souvent le Brexit à une brouille familiale. Lorsqu'un membre de la famille décide de couper les ponts, il est évidemment le premier responsable puisqu'il réalise le geste ultime. Mais penser que les autres n'ont pas leur part de responsabilité, c'est soit être naïf, soit être aveugle.

Le Brexit a remis sur la table la question de la frontière avec l'Irlande du nord, et celle de la volonté d'indépendance de l'Ecosse. Quelle est la position de Boris Johnson sur ce risque d'éclatement du Royaume Uni ?

Lorsque Boris Johnson annonce qu'il va faire campagne en faveur du "Leave", il rejette tous les arguments critiques, en disant que tout se passera bien. Sa seule crainte, c'est le risque pour l'union des quatre nations. Le maintien de l'Écosse et de l'Irlande du Nord dans l'union se pose aujourd'hui sérieusement. Concernant cette dernière, il me semble évident qu'une réunification de l'Irlande aura lieu, mais pas au cours des dix prochaines années. La situation est beaucoup trop tendue, militairement et politiquement. En revanche, Boris Johnson aura du mal à éviter l'organisation d'un nouveau référendum sur l'Écosse après celui de 2014, et à le gagner. Le risque d'une indépendance de l'Écosse est donc réel même si Boris Johnson y est totalement opposé et fera tout pour préserver l'union. Il ne voudra pas devenir et rester dans l'histoire comme le Premier ministre de l'explosion de l'union.

Vous montrez que lors des négociations sur les conditions du Brexit, les pays membres de l'Union européenne ne cherchent pas toujours le compromis, car  pour eux, comme vous le dites, "c'est un pays de 67 millions d'habitants (qui) demande l'accès à un marché de 450 millions d'habitants"?

Il faut en effet arrêter d'avoir un regard naïf sur l'UE. Comme me l'ont expliqué de nombreux diplomates britanniques, l'UE est impitoyable, féroce dans les négociations. Pour ces mêmes raisons, Michel Barnier est détesté dans les rangs des négociateurs britanniques. L'UE est un géant mondial et une machine extrêmement bien huilée. Elle impose donc ses desiderata à ceux qui veulent intégrer son marché de 450 millions d'habitants, comme les Britanniques l'ont découvert durant les négociations. C'est extrêmement bénéfique pour ses citoyens, qui sont protégés de l'extérieur. Malgré tout, l'UE parvient, par une propagande, ou plutôt une communication - c'est le terme marketing aujourd'hui utilisé - extrêmement rodée, à se faire passer pour angélique, raisonnable et respectueuse de chacun. Ce masque tombe lors des périodes de tensions. Aussi bien la crise grecque que la crise actuelle de la vaccination mettent en évidence ce comportement et cette manière de fonctionner, parfois intransigeante, impitoyable et idéologique.

Pourtant Boris Johnson semble optimiste quant à l'avenir des relations entre le Royaume Uni et l'Union européenne. Il évoque même une Europe britannique. Comment voyez-vous évoluer ces relations ?

Je serais plus nuancé : il parle de nos amis européens, il ne parle jamais de nos amis de l'UE. C'est une différence majeure pour lui. Il a été déçu par le tournant pris par l'UE et, comme tous les gens trahis, il est encore plus sévère avec elle. Mais ce n'est pas nouveau : comme je le raconte dans le livre, l'ancien Premier ministre travailliste Gordon Brown avait la même vision de l'UE que lui : pour ces deux hommes, le principal avantage de l'UE est de rassembler les dirigeants des Etats membres. Boris Johnson va donc mettre l'accent sur les relations bilatérales, pas sur celles avec l'UE. Les relations avec la France évolueront donc positivement. Pour preuve, et comme je l'explique dans le livre, lui et Emmanuel Macron se sont parlé quasiment chaque jour au téléphone pendant les premiers mois de la crise du Covid-19.

Sur le plan économique, quels sont les projets de Boris Johnson, multiplier les accords bilatéraux dans le cadre des règles de l'OMC? Quels pays va-t-il privilégier?

Son grand projet à l'international vise au développement de sa doctrine de Global Britain, de Grande-Bretagne mondiale. Il veut redorer le blason britannique, entaché après le Brexit, et renforcer son soft-power. La COP27 prévue en novembre à Edimbourg lui servira notamment à cela. Il privilégiera bien évidemment les États-Unis. Malgré l'idée largement répandue, ce sera plus aisé avec Joe Biden qu'avec Donald Trump. Il s'entendait bien humainement avec le président républicain mais pas du tout politiquement. Il s'est d'ailleurs beaucoup confronté avec lui, sur la question de la taxe sur les Gafa, en place depuis un an ici, sur l'équipementier chinois Huawei, etc. Et beaucoup plus en tout cas que l'UE, qui s'est toujours limité vis-à-vis de Trump à des haussements de sourcils sans aucun effet concret. Il visera aussi à redévelopper les relations avec les pays du Commonwealth : les liens historiques existent, autant les faire fructifier.

Aujourd'hui, l'ensemble des Britanniques ont-ils intégré le Brexit?

Oui, tous savent que le Brexit est irrémédiable, qu'un retour en arrière est impossible. D'ailleurs, le comportement de la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, depuis deux mois rallie sans doute plus des Remainers au Brexit que l'inverse. Malgré tout, les Remainers en veulent toujours à Boris Johnson et continuent à s'acharner contre lui. Ils estiment en effet qu'il est responsable du Brexit. Comme je l'explique dans le livre, c'est une vision simpliste et caricaturale. Mais trouver un bouc-émissaire est beaucoup plus aisé que de devoir accepter que l'on vit en décalage avec la majorité de la population de son pays. Cela permet d'éviter de se remettre en cause.

Propos recueillis par Robert Jules

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(*) Tristan de Bourbon-Parme "Boris Johnson. Un Européen contrarié", éditions François Bourin, 320 pages, 20 euros.

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Commentaires
a écrit le 29/03/2021 à 14:13 :
Pourquoi parler encore du Brexit?
Les Anglais n'ont jamais adhéré pleinement au projet, à tort ou à raison d'ailleurs, l'avenir le dira.
Qu'ils soient là où ailleurs ne change rien, c'est un petit pays qui va s'user à tenter de recouvrer sa grandeur passée. Au moins l'UE fait illusion alors que le Britanniques se bercent d'illusions.
Réponse de le 31/03/2021 à 2:31 :
C'est un peu caricatural, mais effectivement, comme je l'explique dans le livre - puisque je raconte l'évolution de la relation entre Londres et l'Europe depuis Thatcher, voire même Churchill- les Anglais n'ont jamais apprécié la direction prise par l'Europe à la fin des années 1980. Mais aussi, et je l'explique, parce que les Européens, la France et l'Allemagne en tête, ne lui ont pas laissé la place à la table des négociations.
a écrit le 29/03/2021 à 10:13 :
"car David Cameron ne lui fait pas confiance"

Une marque de confiance donc !

Je repense à Theresa May, l'antithèse de Thatcher qui a su parfaitement servir le peuple anglais, bravo à elle, les dirigeants de cette trempe sont rares mais j'ai l'impression quand même qu'au RU ils ont déboulé en grand nombre avec l'avènement de ce brexit qui leur est tellement profitable.

Ah si on pouvait avoir une May ou un Trump en France... et si je ne peux pas éviter le canard vous savez quoi faire, merci.
Réponse de le 31/03/2021 à 2:36 :
Vous savez, et c'est l'un des objectifs de mon livre: raconter en quoi Boris Johnson n'est pas le simple carriériste tendance clown qu'on le dépeint souvent. Et ce ne sera pas forcément un dirigeant catastrophique, je pense même qu'il sera au pouvoir jusqu'à la fin de la décennie. Raison de plus pour aller voir ce qui se cache derrière ce masque de clown!
a écrit le 29/03/2021 à 10:07 :
le brexit ne fait que commencer, et le covid aura bon dos
on en reparle dans 10 ans, l'horizon sera eclairci
Réponse de le 31/03/2021 à 2:33 :
Absolument, et je l'explique d'ailleurs dans le livre: les Britanniques ont négocié un accord politique, l'UE un accord commercial. Forcément, cela risque de faire mal au cours des années à venir...

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