Selon le prix Nobel d’économie, face au Covid, le rôle de l’État est primordial pour réduire les inégalités, rebâtir un système de solidarité et protéger la planète, comme s’y attellent les Européens. Entretien à la veille des élections américaines et à l’occasion de la sortie de son nouveau livre « Peuple, pouvoir et profits ». [Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°1 Octobre 2020]LA TRIBUNE - Rien ne sera plus comme avant, disent aujourd'hui économistes, penseurs et leaders politiques. Croyez-vous que la reprise économique sera effectivement plus respectueuse de l'environnement et plus socialement responsable ?
JOSEPH STIGLITZ - Cela pourra être différent d'un pays à l'autre, bien entendu, mais dans l'ensemble, j'espère en effet que la reprise sera plus verte et plus vertueuse socialement. Nombreux sont les gouvernements qui sont engagés dans cette voie, même si je pense qu'ils devraient être plus offensifs. Alors que les États dépensent beaucoup d'argent pour gérer la crise, l'idée qu'il faut poursuivre ce double but est de plus en plus prégnante. Ce n'est pas tant d'ailleurs qu'il faille le faire pour la bonne cause, mais tout simplement parce que c'est la seule solution.
De fait, la pandémie a mis en lumière l'étendue des faiblesses de nos sociétés, que ce soit les inégalités salariales ou, en particulier aux États-Unis, les inégalités d'accès aux soins et les inégalités raciales et ethniques, de même qu'elle a montré la résilience de notre tissu économique privé. Mais ni le secteur privé ni le secteur public n'ont réagi aussi rapidement qu'il aurait fallu face à la pandémie. En somme, la crise sanitaire a montré que le secteur privé ne pouvait pas tout, pas plus que le secteur public. Alors, certes, il y en aura encore, parmi les citoyens ou les entreprises, qui voudront toujours plus de profits, mais la crise a accentué la prise de conscience quant à la nécessité, pour les gouvernements, d'élaborer des politiques et d'agir, en particulier en temps de crise, de même qu'elle a montré les limites du libéralisme, en vogue depuis quarante ans. Nous aurons encore une économie de marché à l'avenir, mais l'équilibre entre marché et gouvernement - réglementation et investissement public à l'appui - sera plus grand.
Concrètement, quel nouvel ordre économique souhaitez-vous ?
Propos recueillis par Lysiane J. Baudu