« La Colombie a développé une troisième voie économique »

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Mauricio Cardenas, ministre des Finances colombien.
Mauricio Cardenas, ministre des Finances colombien. (Crédits : Reuters)
Mauricio Cárdenas, ministre du Budget et du Crédit public de la République de Colombie, fait le point sur l'adhésion de son pays à l'OCDE, sur ses succès économiques, sur les chances de la paix, mais donne aussi sa vision de la crise européenne.

LA TRIBUNE - Vous êtes à Paris à l'occasion de la réunion ministérielle du conseil de l'OCDE. La Colombie est candidate à l'adhésion à cette organisation depuis 2013. Comment évolue cette candidature ?

MAURICIO CARDENAS - Nous espérons pouvoir conclure notre adhésion l'an prochain, en 2016. Nous avons bien avancé, nous travaillons de très près avec le comité qui suit notre candidature. Le retour dont nous disposons de ce comité est très positif et nous sentons que nous avons dépassé le point de non-retour.

En quoi cette adhésion est-elle importante pour la Colombie ?

Pour nous, devenir membre de l'OCDE, ce n'est pas nécessairement entrer dans un club de « pays riche. » Nous n'avons pas cette prétention, nous savons que nous sommes du pays de revenus moyens. Ce qui nous importe, c'est d'entrer dans une organisation qui garantit de « bonnes pratiques » dans des domaines très larges. C'est ce qui compte pour nous et pour les investisseurs : adopter les meilleurs standards. C'est une valeur ajoutée essentielle dans le monde d'aujourd'hui.

Dans sa dernière revue, l'OCDE a demandé la mise en place d'une réforme fiscale pour stimuler la croissance de la Colombie. Y travaillez-vous ?

Nous avons créé une commission sur le sujet qui rendra ses conclusions à la fin de l'année. Je voudrais préciser qu'il ne s'agit pas, pour nous, d'une condition à notre adhésion à l'OCDE. Nous sommes, sur le plan budgétaire et sur celui de la dette, largement meilleur que de nombreux pays de l'organisation. Cette réforme fiscale est un processus en cours qui devrait nous permettre d'augmenter nos recettes fiscales rapportées au PIB. Notre ambition est de disposer de davantage de moyens pour accélérer notre développement, et notamment le défi de la lutte contre la pauvreté.

La croissance de la Colombie a été très élevée ces dernières années, même au cœur de la crise mondiale. Quel est votre secret ?

Notre modèle consiste à prendre le meilleur des autres modèles développés dans d'autres pays et qui, a priori, semblent incompatibles. Je m'explique. Sur le plan budgétaire, nous maintenons une rigueur de gestion qui peut être considérée comme une politique de centre-droit, mais, en même temps, nous sommes très attachés à notre modèle d'impôt très progressif et nous l'utilisons pour réduire les inégalités. Nous tentons de développer une troisième voie en économie : nous refusons le populisme budgétaire, mais nous sommes attachés à l'idée de la redistribution qui n'est pas pour nous un mot interdit. Nous avons plutôt bien réussi ce pari dans le cadre d'une économie de marché ouverte. J'ajoute que notre ambition est aussi d'être le plus prévisible possible pour les investisseurs afin de leur éviter toute surprise.

Vous avez lancé un ambitieux plan pour développer les infrastructures, notamment routières, en Colombie. Qu'en attendez-vous ?

L'Amérique latine a surfé, au cours des dernières années, sur une grande vague, celle de la croissance de la demande des matières premières. Cette vague s'apaise et il faut à présent changer de sport et passer du surf à la nage. Mais le surf et la nage ne sont pas les mêmes sports et tous les pays ne sont pas prêts à nager. Lorsque le poids de votre dette est trop élevé, c'est difficile d'accélérer. Depuis trois ans, nous préparons ce moment où la croissance mondiale sera moins forte et où il faudra s'appuyer sur des sources internes de croissance.

C'est pour cela que nous avons développé un plan de 25 milliards de dollars (environ 6,5 % du PIB, ndlr) d'investissements dans le réseau d'infrastructure sur six ans. La Colombie est un pays à la géographie difficile, avec des zones montagneuses et des distances importantes et le développement de ces infrastructures routières est essentiel pour le pays. Ce plan s'appuie sur des partenariats public-privé et il se déroule très bien. Nous estimons qu'au cours des cinq à six prochaines années, il apportera chaque année 1,5 point de croissance supplémentaire au pays.

La Colombie est, malgré son succès économique, toujours déchirée par la guerre civile. La paix est aussi, pour vous, un défi économique ?

Nous aurions eu encore plus de succès ces dernières années si nous avions eu la paix. C'est d'ailleurs un des piliers majeurs de la politique du président Juan Manuel Santos et nous faisons tout ce qui est possible pour mettre fin au conflit. Je suis optimiste sur ce point et je pense que la paix va nous apporter un dividende économique supplémentaire dans des secteurs où nous pourrions faire beaucoup mieux. Je pense au tourisme, par exemple, qui occupe une place encore modeste dans notre économie. La Colombie ne bénéficie pas du même attrait touristique que ses voisins alors qu'elle dispose de richesses comparables. Le retour de la paix pourrait profiter à ce secteur. Je pense aussi à l'agriculture. Plusieurs exploitations souffrent encore d'être dans des régions isolées, éloignées et en pleine insécurité. Il y a là aussi un potentiel de développement.

La Colombie est-elle un terrain d'investissement pour les entreprises françaises ?

La Colombie dispose d'une économie qui fonctionne bien, d'un modèle économique solide et, avec 48 millions d'habitants, d'une taille de marché intéressante. La France est un investisseur essentiel en Colombie dans l'industrie, dans la distribution ou dans l'énergie.

Comment regardez-vous la crise de la zone euro ?

Nous avons signé un traité de libre-échange avec l'Union européenne en 2012. Mais depuis, nous n'avons pas pu en profiter puisque l'économie européenne a été en récession ou en stagnation. En revanche, nous avons augmenté nos importations de l'UE. Ce traité est donc aujourd'hui une bonne affaire surtout pour l'Europe. Je pense que nous avons besoin de davantage de « réciprocité » et, pour cela, il faut que l'économie de la zone euro retrouve la croissance. Nous regardons donc d'un œil favorable les mesures qui ont été prises pour relancer l'économie européenne, notamment les rachats de titres de la BCE. Cette politique va réduire le coût de l'accès aux marchés financiers et nous préparons, du reste, une émission de dettes en euros pour profiter de cette opportunité. Mais, je le répète, il est essentiel pour nous que l'Europe soit à nouveau en croissance.

Vous avez engagé avec l'Alliance du Pacifique qui regroupe la Colombie, le Mexique, le Pérou et le Chili, une intégration régionale. L'exemple de la zone euro vous permet-il d'éviter certaines erreurs dans ce processus ?

Nous avançons pas à pas. Nous avons entamé l'intégration commerciale et financière. Nous réfléchissons à une unification du marché des capitaux. Mais aujourd'hui, personne ne parle d'une monnaie unique dans le cadre de cette intégration. C'est un sujet qui n'est pas évoqué.

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REPERES : L'économie colombienne

La Colombie est un pays de 47,6 millions d'habitants, c'est la troisième population de l'Amérique latine, après le Brésil et le Mexique. Son PIB de 378 milliards de dollars selon la Banque Mondiale est en cinquième position de l'Amérique latine derrière le Brésil, le Mexique, l'Argentine et le Venezuela. Rapporté au nombre d'habitants et en parité de pouvoir d'achat,  le PIB se situe à 10.400 dollars, soit en sixième position de l'Amérique du sud et en neuvième position de l'ensemble de l'Amérique latine.

Le pays a connu une forte croissance ces dernières années. En 2014, elle a atteint 4,6 %. Elle est prévue à 3,4 % cette année par le FMI. Elle reste cependant encore dépendante des exportations de pétrole et de charbon qui représentent 60 % de l'ensemble des exportations. Le chômage est relativement bas (9,4 %) et l'inflation est sous contrôle (2,2 % en 2014). Le déficit public s'est stabilisé autour de 2,4 % du PIB et est sous les 3 % depuis 2012. Quant à la dette publique, elle est passée de 43 % en 2004 à 36 % cette année.

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Commentaires
a écrit le 10/06/2015 à 0:53 :
Ne parlons pas du respect des travailleurs et des droits de l' homme. Les paysans, sont exploitès, souvent sans etre payès. Les brigades d'extreme droite,d' auto-defenses regnent en maitre dans la campagne. Dans ces conditions, c'est facile de progresser. Surtout qu'il n' y a pas de code du travail.....
a écrit le 09/06/2015 à 9:11 :
Discours interessant et d'une maturite qui fait franchement envie. Le monde change et il change sans l'EU dommage.

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