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ÉconomieInternational

La Mandchourie à bout de souffle

Photo de Les correspondants de La Tribune

Virginie Mangin

Publié le 25 octobre 2015 à 07:00

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La Mandchourie a été le berceau des « trente glorieuses » chinoises. Frappée par le ralentissement, elle cherche aujourd'hui un nouveau modèle de croissance.

L'usine Xuefu Huany, qui fabrique des décorations d'immeubles (faux chapiteaux romains, moulures haussmanniennes), s'étend sur 100.000 m2 à l'extérieur de Qiqihar, une ville de taille moyenne dans la province de Heilongjiang, en Mandchourie, au nord-est de la Chine. À l'intérieur, à peine une poignée d'ouvriers travaillent dans les différents ateliers. Potentiellement, elle pourrait en accueillir cent fois plus. D'ailleurs, une grande partie des hangars restent inutilisés et l'extrémité du parc de l'usine, faute de commandes suffisantes, a été reconvertie en jardin potager...

«Les difficultés ont commencé l'année dernière »,raconte M. Guo, un des directeurs commerciaux de la fabrique.

Cet entrepreneur dynamique de 40 ans a dû se délester d'un tiers de sa main-d'oeuvre.

«Avant, les gens faisaient la queue pour acheter des appartements. Ce n'est plus le cas,explique-t-il.Or, je suis complètement dépendant du secteur de la construction. Même si je suis un optimiste de nature, je reste inquiet pour l'avenir. »

Son chiffre d'affaires est passé de 100 millions de yuans (14 millions d'euros) il y a quelques années à 40 millions l'année dernière. Il s'était fixé comme but de réaliser 80 millions cette année, un objectif qu'il n'atteindra pas.

À Qiqihar, l'ensemble des témoignages recueillis sont unanimes : il n'y a plus d'emplois dans les nombreuses usines qui ont fait depuis les années 1930 la richesse de la ville et de la région. Elles ferment ou tournent au ralenti. La main-d'oeuvre qualifiée et les jeunes sont partis chercher du travail ailleurs.

«L'industrie, c'est fini ! Les problèmes ont commencé dans les années 1990. La région n'a pas su s'adapter au nouveau modèle économique »,explique quant à lui, M. Feng, un retraité de 80 ans licencié dans les années 1990 d'une entreprise d'élevage qui appartenait à l'État.

D'ailleurs, le paysage industriel raconte à lui seul les déboires et richesses de cette région appelée « la ceinture de rouille », qui regroupe les trois provinces le long des frontières russes et nord-coréennes. Elle compte en tout plus de 110 millions de personnes.

De vastes zones industrielles désaffectées se mêlent à une architecture construite par les Russes dans les années 1960 ; s'y côtoient des immeubles modernes plus récents, certains délabrés et d'autres flambant neufs, signe du boom de la construction des dernières années.

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Dans le district de Fuqu, deux des quatre grandes usines ont fermé leurs portes. Les deux autres tournent au ralenti. CFHI, China First Heavy Industries, qui fut pendant longtemps le principal recruteur du quartier, n'embauche que 4.000 personnes contre 30.000 auparavant. Sur les dizaines de hauts fourneaux visibles, seuls trois étaient en activité. Partout se dressent des usines et entrepôts abandonnés à la recherche de repreneurs.

Le moteur de la croissance chinoise

Pourtant, la région a été pendant des décennies le moteur de la croissance chinoise. Riche en minerais, charbon et hydrocarbures ainsi que réservoir agricole, la Mandchourie a tout d'abord été développée par les Japonais dans les années 1930, puis par les Russes après la deuxième guerre mondiale. Mao Zedong a propulsé la région sur le devant de la scène pendant tout son règne grâce aux grandes sociétés d'État, seuls employeurs alors, qui régissaient la vie de la population de la naissance à la mort.

C'est l'époque du « bol de riz en fer ». Après une première vague de restructurations et de licenciements, les trois provinces sont à nouveau, après les années 2000, appelées à la rescousse pour soutenir la récente urbanisation et modernisation du pays. Les taux de croissance sont largement au-dessus de la moyenne nationale. En 2010, le PIB du Heilongjiang grandissait annuellement de 18,5% .

Le problème, c'est que l'État y est encore prédominant, et ce malgré des tentatives de réformes. La libéralisation de l'économie promue sur papier par Pékin y est restée lettre morte. Les entreprises d'État ont du mal à délaisser leur mainmise sur les ressources, et l'esprit d'entrepreneuriat qui a fait la richesse du Sud peine à prendre. Le poids de l'industrie dans l'économie locale ne fait que croître et les investissements comptent désormais pour 65% dans le PIB, soit plus que le double par rapport à il y a dix ans. C'est tout le contraire des objectifs de rééquilibrage de la croissance souhaités par Pékin.

Résultat : faute de s'être restructurée, en 2014 la province n'a crû que de 5,2%. Elle a même connu une croissance nominale négative de -4,2% sur le deuxième quart de cette année. Durant les six premiers mois de 2015, l'immobilier a reculé de 7,1%, les investissements en capitaux fixes sont en baisse de 0,1% avec un recul des investissements de l'État de 48%, et ceux dans le secteur de l'immobilier de 32,4%.

Encore une « nouvelle ville »...

Pourtant, on est loin de sentir une crise quelconque. Au sud de la ville autour de la nouvelle gare TGV, se dressent une quarantaine de grues qui construisent ce qui doit être « une nouvelle ville » et dont la Chine est si friande. Elle doit être finie en 2021 et y sont prévus : un stade, des lacs, des écoles, des hôpitaux...

Les infrastructures de Qiqihar sont d'une manière générale magnifiques : boulevards à huit voies - souvent vides - bordés d'arbustes parfaitement taillés et qui mènent à des ponts tout aussi neufs. Le tout date de 2011. On est alors en plein boom des investissements, les banques doivent prêter sans sourciller pour éviter toute retombée de la crise financière américaine. C'est une recette de croissance que la Chine maîtrise parfaitement.

Mais c'est aussi la cause de tous les maux du pays aujourd'hui, et dont souffre tout particulièrement Qiqihar : surinvestissement, surcapacité, endettement et mauvaise allocation des ressources, dont les villes fantômes ne sont que la partie visible de l'iceberg. La surcapacité, dans l'industrie du ciment de la Mandchourie, est estimée à 100%...

Pour l'instant, les quelques nouvelles barres d'immeubles de la nouvelle ville de Qiqihar ne sont pas occupées.

«C'est une bulle pour faire tourner l'économie. Personne ne viendra habiter ici »,assure l'entrepreneur M. Guo.

La population de la ville a par ailleurs baissé de 180.000 personnes l'année dernière. Une étude de l'Université de Pékin estime que la région perd deux millions de personnes par an.

La solution: une grande valeur ajoutée...

Alors, quel avenir pour la Mandchourie encastrée dans un système économique qui a fait recette et dont le gouvernement central veut se défaire à tout prix ? Pour M. Guo, la solution passe par une plus grande valeur ajoutée. Il a investi l'année dernière dans sept lignes de production automatisée.

«Je n'ai pas le choix. Si je continue à casser les prix, c'est la mort de l'entreprise. »

Le gouvernement entretient une ambiguïté qui lui est propre. Le sujet a été publiquement abordé en mars dernier lors de la session parlementaire annuelle. Le premier ministre Li Keqiang, porte-parole assidu de l'économie de marché, est venu sur place en juillet. Il pointe du doigt les mauvais chiffres du PIB, demande aux gouvernements locaux de faire plus et promet une aide de l'État. Un plan de relance par les investissements est annoncé avec la construction d'infrastructures (chemins de fer, immobilier, routes)...

«Le Parti communiste est très bon pour expérimenter et changer de direction... mais il n'a pas encore maîtrisé la transition des entreprises d'État à des structures capitalistes »,explique Michaël Meyer, spécialiste de la région et auteur deEn Mandchourie : un village qui s'appelle terrain vagueetLa transformation de la Chine rurale.

Virginie Mangin

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