La Turquie de plus en plus fragilisée par la chute de la livre et une inflation record

Le choix du président turc d'imposer à son pays une politique monétaire reposant sur des taux maintenus artificiellement bas se traduit par une envolée de l'inflation... à plus de 36% en décembre. Sur un an, la farine et la viande de poulet ont vu leurs prix augmenter de 86%.
Robert Jules

4 mn

Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, s'adresse aux milieux d'affaires pour les convaincre du bien-fondé de sa politique économique lors d'une rencontre à Istanbul ce lundi 3 janvier.
Le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, s'adresse aux milieux d'affaires pour les convaincre du bien-fondé de sa politique économique lors d'une rencontre à Istanbul ce lundi 3 janvier. (Crédits : Reuters)

La chute de la livre turque n'en finit pas d'avoir des conséquences. Dernière en date, le niveau du taux de l'inflation qui, en décembre, a atteint dans le pays plus de 36% par rapport à décembre 2020, son niveau le plus élevé en presque 20 ans, selon les données officielles de l'Institut des statistiques turc.

Taux d'inflation en Turquie

Inflation turque

En effet, la devise turque s'est dépréciée de quelque 45% par rapport au dollar en un an. Cette chute s'explique d'abord par la volonté du président Erdogan de maintenir des taux bas. La banque centrale turque a ainsi abaissé pour la troisième fois son taux directeur depuis septembre, passant de 19% à 14%.  Cette politique qui favorise l'accès au crédit pour les entreprises et les ménages et dynamise des exportations rendues plus compétitives sur le marché international a toutefois son revers : alimenter l'inflation et risquer une déstabilisation monétaire.

Evolution du dollar en livres turques

Dollar en livres

Pour le premier aspect, le président Erdogan peut se targuer d'un taux de croissance que bien des pays peuvent lui envier : au troisième trimestre, le PIB s'affichait en hausse de 7,4% sur un an, atteignant un niveau supérieur de 13% à celui d'avant la crise sanitaire. L'agence de notation Standard & Poor's estime que la croissance de l'économie turque pour 2021 atteindrait 9,8% et 3,7% en 2022.

En revanche, les prix des produits de première nécessité s'envolent, notamment alimentation et énergie, à cause du renchérissement mécanique des importations puisqu'il faut plus de livres pour acheter la même quantité de produits sur le marché international.

Prix de la farine et de la viande de poulet en hausse de 86%

Selon les chiffres officiels, cités par l'AFP, la farine et la viande de poulet ont vu leurs prix augmenter de 86% sur un an, l'huile de tournesol de 76% et le pain de 54%. Face à cette brusque cherté de la vie, la société civile s'organise, à l'exemple des municipalités dirigées par l'opposition qui proposent des services de distribution de pain à des prix subventionnés, moitié moins chers que dans les boulangeries.

Si l'inflation continue à grimper, certains experts évoquant les 50%, le régime pourrait connaître une sérieuse crise sociale, avec la perte de pouvoir d'achat des ménages. Le dirigeant turc en est conscient puisqu'il a décidé d'augmenter en urgence le salaire minimum de 50%, qui va passer de 2.825,90 livres à 4.253,40 livres (environ 275 euros), Mais une hausse déjà bien grignotée par l'inflation des prix de première nécessité.

Le mois dernier, il avait déjà pris des mesures pour protéger les livres déposées sur les comptes bancaires, en garantissant une couverture sur la dépréciation de la devise locale par rapport au dollar, sous la forme d'un versement compensatoire, en posant comme condition que les montants de livres concernés devaient rester au moins trois mois sur le compte. La mesure visait à ce que les Turcs arrêtent de se délester de leurs livres au profit du dollar ou de l'euro. Mais ces effets positifs devraient rapidement s'atténuer en raison de leur coût à long terme.

Autre conséquence de la chute de la livre, l'envolée spectaculaire de la dette publique. "Nous prévoyons que son niveau sera supérieur de 8 points en 2021 par rapport à nos prévisions d'octobre, soit 42% du PIB contre 34%. Aujourd'hui, quelque 60% de la dette publique sont libellés en devises étrangères, contre moins de 40% avant 2018", indiquent les experts de l'agence S&P, dans une note publiée à la mi-décembre.

Des options très politiques

A rebours des politiques monétaires classiques, les options prises par le président Erdogan, justifiées par le refus d'utiliser un taux d'usure proscrit dans les enseignements de l'islam, ont d'ores et déjà coûté leurs postes à des ministres des Finances et des gouverneurs de la banque centrale du pays, qui s'opposaient à cette politique monétaire. Ces options sont surtout de nature politique, le parti présidentiel, l'AKP, enregistrant une baisse de popularité dans les sondages alors que se profilent les élections générales en 2023. En favorisant la croissance économique et l'emploi, l'AKP compte faire revenir à lui les électeurs déçus.

Reste à savoir si le choix du président turc est tenable jusqu'à ces élections. En attendant, il persiste et signe sur un mode plus ubuesque. Il a chargé son nouveau ministre des Finances de poursuivre en justice tous les experts économiques turcs qui ont critiqué ses choix dans la presse ou les réseaux sociaux.

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Robert Jules

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Commentaires 4
à écrit le 04/01/2022 à 9:45
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Les autorités dansent et le peuple trinque... C'est vieux comme le monde... Sympathies pour le peuple Turc..

à écrit le 04/01/2022 à 8:10
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Ben oui le gars qui ose commander aux banques devient de ce fait dans leurs collimateurs. "Lorsqu'un gouvernement est dépendant des banquiers pour l'argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puis...

à écrit le 03/01/2022 à 18:55
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Tant que chaque pays, maitre de sa monnaie, n'a pas essayé et n'a pas perdu. Ce jeux continuera encore longtemps.

à écrit le 03/01/2022 à 18:01
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La planche à billets aura toujours les mêmes effets. Ca fait des décennies qu'on en a la démonstration, mais l'humain n'apprend jamais

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