"La Turquie fait face à un ensemble de facteurs négatifs"

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Le président Recep Tayyip Erdoğan a annoncé vendredi 21 août la tenue d'élections législatives anticipées le 1er novembre. Le 7 juin, l'AKP a subi un sérieux revers lors du scrutin législatif, ne lui permettant pas d'obtenir la majorité absolue et de former un gouvernement seul.
Le président Recep Tayyip Erdoğan a annoncé vendredi 21 août la tenue d'élections législatives anticipées le 1er novembre. Le 7 juin, l'AKP a subi un sérieux revers lors du scrutin législatif, ne lui permettant pas d'obtenir la majorité absolue et de former un gouvernement seul. (Crédits : Reuters)
Après l'échec du parti de Recep Tayyip Erdoğan aux dernières législatives, le pays doit désormais faire face à une instabilité politique. Cette situation pèse sur la monnaie nationale, et dissuade les investisseurs étrangers, souligne Sylvain Bellefontaine, économiste à la BNP Paribas et spécialiste de la Turquie.

La Tribune : depuis début 2015, la devise nationale turque (turkish lira ou TL) poursuit sa descente face au dollar, et bat un nouveau record de faiblesse : trois TL pour un  dollar. Quelles sont les perspectives pour les prochains mois ?

Sylvain Bellefontaine : La monnaie turque a perdu plus de 20% par rapport au dollar depuis janvier, et 15% par rapport à l'euro. Depuis les élections législatives du 7 juin, la livre turque a cédé près de 9% par rapport au panier euro-dollar. Et la chute s'est accélérée ces derniers jours sur fond d'exacerbation de la crise politique et sécuritaire ainsi que de dévaluation du yuan chinois.

Ce contexte nous conduit a réviser à la hausse nos prévisions du taux de change dollar/livre turque. En juin, nous avions prévu un taux de 2,85 par rapport au dollar pour fin 2015, mais à ce jour, il a déjà été atteint. On pourrait donc avoir un taux de change de 3,20 à  la fin de l'année, soit une dépréciation proche des 30% sur l'année par rapport au dollar.

Pourtant, lors de la dernière réunion du mardi 19 août, la Banque centrale de Turquie a décidé de maintenir ses taux d'intérêts au même niveau...

Oui, mais une réunion exceptionnelle n'est pas à exclure si la devise continue de dévisser dans les prochains jours sachant que le taux de change effectif réel est proche du seuil auquel la banque centrale a réagi par le passé, en 2011, et début 2014. La Turquie risque d'être impactée par une hausse des taux par la Réserve fédérale américaine (FED). Malgré l'amélioration continue des conditions du marché du travail aux Etats-Unis, nous pensons que cette décision devrait intervenir seulement au cours du quatrième trimestre compte tenu de la faiblesse persistante de l'inflation.

La Banque centrale de Turquie réagira très certainement à cette annonce en augmentant son taux de refinancement (taux repo à une semaine), actuellement à 7,5%.

Dans un contexte de fortes pressions inflationnistes accentuées par la dépréciation de la livre, la politique monétaire demeure accommodante et nous estimons que le taux moyen de refinancement de la banque centrale devrait être supérieur à 10% contre 8,5% actuellement. Actuellement, les services de la banque centrale planchent sur la simplification du cadre et des outils de politique monétaire : le taux directeur rehaussé devrait redevenir le taux de référence, apportant la visibilité et la transparence requise par les marchés.

 Il y a encore quelques semaines, le gouvernement avançait une prévision de croissance à 4% pour 2015. Cet objectif est-il raisonnable ?

Pour 2015, nous tablons sur une croissance a 2,2%. En ce qui concerne 2016, nous avons revu nos estimations à la baisse. Il y a deux ou trois mois, on envisageait 4% de croissance, aujourd'hui, on pense que l'on sera plus à 3,2%. Mais la croissance du premier trimestre, de 2,3% en glissement annuel, a plutôt été une bonne surprise pour les observateurs.

Qu'est ce qui justifie cette "surprise"?

Globalement, on constate que l'économie turque est plutôt résiliente. Depuis la crise de 2000-2001, le pays a une forte capacité de rebond. La Turquie possède une classe moyenne relativement développée et même si le crédit privé a ralenti ces dernières années, il est toujours en positif. Le chômage a légèrement baissé sur les premiers mois de l'année (0,5 points entre avril et mai, à 9,3% de la population active selon l'institut turc des statistiques). De plus, la production industrielle se porte bien malgré des exportations à la baisse au premier semestre (de l'ordre de -8% en valeur). Ce recul est lié à des marchés à l'export en mauvaise posture.

Mais, le secteur de la construction commence à patiner. Les prix de l'immobilier augmentent deux fois plus vite que les salaires, les "business models" sont souvent opaques dans le secteur,  ce qui laisse présager la formation prochaine d'une bulle immobilière. Cette crainte a d'ailleurs été mentionnée il y a quelques mois par Ali Babacan, le vice-premier ministre en charge des affaires économiques, très écouté par les marchés financiers.

Et la facture énergétique de la Turquie pèse beaucoup sur le déficit extérieur bien que le pays cherche à mettre en place une diversification des énergies pour diminuer sa dépendance aux pays extérieurs. Bien que la baisse des prix du pétrole soit favorable au pays, le dossier énergétique reste une épine dans l'économie turque et dans ses comptes extérieurs.

La Turquie fait-elle désormais partie, selon l'expression de Morgan Stanley, des "Cinq Fragiles" ?

La Turquie a toujours été un pays à risques. Jusqu'à présent, Istanbul avait opté pour une politique éco-libérale pro-marché tout en cultivant une certaine ambivalence avec un conservatisme social. Au pouvoir depuis 2002, l'AKP (parti islamo-conservateur) de Erdoğan  renvoyait l'image d'une stabilité politique. Mais depuis 2011, on assiste a un durcissement du contexte avec un président de plus en plus autoritaire. La situation politique s'est nettement détériorée depuis les manifestations du parc Gezi en juin 2013 Istanbul, qui dénonçaient cette dérive.

Nous avons clairement un problème de confiance des investisseurs étrangers. Jusqu'à cette date, on observait une stabilité de la livre turque. Depuis, la Turquie assiste a une succession d'événements négatifs. La relative neutralité du pays a volé en éclats. Dans sa guerre contre le terrorisme, on a l'impression que Ankara dépense plus d'énergie à attaquer les rebelles kurdes du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) qu'à combattre Daech à la frontière turco-syrienne. Erdoğan s'est lancé dans un processus de la terreur pour regagner les élections de novembre. Et c'est tout ce contexte qui contribue à la dépréciation de la devise et au ralentissement de l'économie.

Depuis, les investissements directs étrangers reculent aussi ...

 Au milieu des années 2000, les investissements directs à l'étranger (IDE) ont connu une nette progression atteignant 20 milliards par an, attirés par l'amélioration du climat des affaires en Turquie. Mais ces dernières années, ils ont été divisés par deux par rapport au potentiel du pays. L'Europe, premier investisseur direct en Turquie est en recul en raison du contexte économique. Mais la détérioration de l'environnement des affaires a joué aussi négativement.

Les IDE couvrent désormais moins de 20% du substantiel déficit de la balance des paiements courants. La Turquie est donc très dépendante des flux de capitaux plus volatils et générateurs de dette, dont les sorties nettes ont atteint 5,5 milliards de dollars depuis le début de l'année et 2 milliards de dollars depuis les dernières élections.

Le contexte politique actuel est-il en train d'aggraver la situation ?

Il y a un ensemble de facteurs négatifs. L'inflation (6,8% en juillet) mine le pouvoir d'achat, la confiance des ménages et entreprises est écornée. La croissance est donc au ralenti. Il y a un stress collectif compte-tenu du contexte : coups de buttoir aux libertés individuelles, dérive autoritaire de Erdoğan qui cherche a présidentialiser le régime. Et l'insécurité affecte le tourisme qui pèse 30 milliards de dollars, soit 3% du PIB. (ndlr : au cours du deuxième trimestre, l'Institut turc de la statistique rapporte que la baisse des revenus touristiques a atteint 13,8%).

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Commentaires
a écrit le 23/08/2015 à 17:51 :
Le seul problème en Turquie s'appelle Erdogan.

Vous faire un pays laïcisé une république islamiste... Dommage.

Les Turcs auraient pu être intelligent mais le tribalisme et l'obscurantisme ont eu raison de ce pays...
a écrit le 23/08/2015 à 11:14 :
Comparer la Turquie (14eme économie du monde ) et la Grèce ... Quel jugement de comptoir ... Allez donc faire un tour a Istanbul afin de vous rendre compte de la modernité de ce pays . Qui veut encore de cette Europe de technocrates ?? Ça vous fait rêver ?? Pas moi ! Maintenant , son soucis c'est Erdohan qui veut pas lâcher le pouvoir et qui vient de mettre la zizanie avec les kurdes pour leur reprendre les 80 sièges gagnées aux dernières législatives ...
a écrit le 23/08/2015 à 10:47 :
La Turquie fait face à des facteurs négatifs
La Chine fait face à des facteurs lourdement massivement négatifs
La France fait face à des facteurs très négatifs
L'Europe fait face à des facteurs négatifs multiples et variés

point commun : le monde voit la pauvreté massive se répandre sous le terrorisme des voyous de la finance servis par les mafias politiques
a écrit le 22/08/2015 à 22:04 :
Je ne connaissais pas ce verbe "En juin, nous prévisions un taux de 2,85 par rapport au dollar pour fin 2015,"
a écrit le 22/08/2015 à 11:47 :
Il y a une solution à tous les problèmes de la Turquie : la faire rentrer dans l'Europe pour que nous puissions la soutenir à bout de bras avec nos impôts.... Cette brillante idée était soutenue il n'y a pas si longtemps par une bande d'eurocrates décérébrés... Tiens, c'est bizarre, il n'en parlent plus ? Pourquoi ? La Grèce leur reste en travers de la gorge sans doute....
Réponse de le 22/08/2015 à 18:02 :
Ne pas oublier que si la Turquie en est là, c'est suite aux tergiversations et directives de l'Europe.

L'armée était la garante de la laïcité dans le pays et l'Europe a tout fait pour réduire son pouvoir à néant. Elle en a fait un critère d'entrée. Résultat : les islamistes (certes encore modérés) ont pris le pouvoir et purgent le pays de tous les laïques. Et l'entrée dans l'UE lui est maintenant refusée à cause de ça.

Je rappelle que les femmes turques avaient le droit de vote avant la France et beaucoup d'autres pays occidentaux.

L'UE a fait en Turquie ce qu'elle a fait en Lybie, Syrie, Irak, Egypte, ... Ouvrir grand la porte à l'Etat Islamique.

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