Pétrole : comment le Gabon riposte à la crise

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En 2014, le pétrole représentait environ 40 % du PIB, 45 % des recettes publiques et près de 85 % des exportations (source FMI). Sur la photo, la zone économique spéciale en périphérie de la capitale Libreville.
En 2014, le pétrole représentait environ 40 % du PIB, 45 % des recettes publiques et près de 85 % des exportations (source FMI). Sur la photo, la zone économique spéciale en périphérie de la capitale Libreville. (Crédits : ZERP Nkok)
Ce pays d'Afrique centrale, très largement dépendant de ses recettes pétrolières, cherche depuis plusieurs années à diversifier ses sources de revenus, en développant une industrie hors pétrole. Mais en pleine campagne électorale pour l'élection présidentielle qui aura lieu le 27 août, les résultats de ce plan de transformation, amorcé par le président sortant Ali Bongo en 2011, sont contestés par l'opposition.

La chaleur moite est écrasante, mais c'est le vacarme provoqué par l'engin de travaux publics, en charge de la tractation des déchets ferreux, qui étourdit le visiteur. Inaugurées il y a six mois à peine à Nkok, les Aciéries du Gabon emploient 251 personnes sur le site, et doivent produire à terme 60.000 tonnes de fer à béton par an. Elles sont aussi l'un des exemples de la mutation économique voulue par ce pays d'Afrique centrale.

Vingt-sept kilomètres seulement séparent la capitale Libreville du village de Nkok. Rebaptisé "zone économique spéciale", il est devenu il y a un an et demi le laboratoire gabonais de "l'après-pétrole". A terme, ce pôle d'activité reparti sur 1050 hectares, déjà dédié aux activités du bois, de la sidérurgie, de la métallurgie, aux matériaux de construction, à la chimie hors pétrole, doit aussi développer un département dédié à l'agroalimentaire. 1250 emplois directs ont déjà été créés sur le site, né d'un partenariat entre l'Etat gabonais (à hauteur de 40%) et d'une société singapourienne OLAM, qui détient 60%. Le gouvernement cherche à attirer des investisseurs étrangers sur cette zone qui bénéficie d'un régime fiscal et douanier avantageux. La France, la Chine ou encore le Brésil ont déjà investi dans la zone économique.

Virage économique amorcé en 2011

Très largement dépendant de la manne pétrolière (40% du PIB et 45% des recettes publiques, selon le FMI), le Gabon a fait le choix en 2009 de diversifier ses sources de revenus. Il y a sept ans, le contexte est pourtant bien différent, avec un prix du baril très rentable : il flirte alors avec les 100 dollars, contre 40 dollars aujourd'hui.

"Sans ce virage, nous n'aurions pu supporter le choc que l'on connaît actuellement. Désormais le secteur hors pétrole tire notre croissance", glisse Désiré Guedon, un des porte-parole du gouvernement et ex-ministre de l'Energie entre 2014 et 2015. "Avec une production pétrolière en baisse, on a fait le constat que ce système allait se casser la figure", explique de son côté Serge Mickoto, directeur général du Fonds gabonais d'investissements stratégiques (FGIS). "A partir de 2011, on a donc travaillé à la décorrélation entre la croissance du Gabon et celle du pétrole."

A la tête du FGIS depuis 2012, Serge Mickoto est l'un des architectes de la diversification économique du pays. Créé en 1998, le fonds tire 10% de ses revenus de la manne pétrolière, et développe les investissements dans d'autres secteurs pour engendrer des recettes hors pétrole. Initialement, il devait atteindre les 500 milliards de francs CFA (soit 760 millions d'euros environ), mais cet objectif initial ne pourra être tenu, reconnaît son directeur. Pour autant, cet expert-comptable de formation, proche du président-sortant, se félicite de la résilience économique. "Malgré des prix baissiers, notre croissance est positive là où d'autres sont en récession."

Quant à la volonté de sortir du tout-pétrole, les chiffres officiels avancent que "la part du pétrole dans le PIB Gabonais entre 2010 et 2015" est passée "de 45 % en 2010 à 23 % en 2015".

L'après-pétrole, enjeu de campagne

Si l'économie gabonaise est en pleine transformation avec l'adoption au début de mandat d'Ali Bongo du Plan stratégique Gabon émergent (PSGE), le pays veut aussi rationaliser et reprendre la main sur la gestion de son industrie pétrolière. Arnaud Engandji Alandji, le jeune directeur de la Gabon Oil Company - la compagnie nationale - explique qu'il ne fait qu'appliquer le principe "d'orthodoxie dans la gestion de l'entreprise". Depuis octobre 2015, celui qui a fait toute sa carrière dans le pétrole, fait le ménage. La masse salariale a été réduite de 65%, les frais de fonctionnement de 50%. "Il y a aussi des investissements qui ne correspondaient plus au contexte", note le directeur, avant d'ajouter que le temps des investissements à tout-va est révolu. Sur la scène internationale, Libreville veut de nouveau faire entendre ses intérêts. Après vingt ans d'absence, le Gabon, producteur de 200.000 barils par jours, a réintégré l'Opep en juillet:  "Si les petits pays (producteurs, ndlr) n'y sont pas, qui les défend ?", demande Arnaud  Engandji Alandji.

La diversification économique, d'un système rentier à productif, n'est toutefois pas si simple. En période électorale, elle cristallise toutes les tensions. Si les conséquences de la crise pétrolière mondiale (les prix ont chuté de 60% en deux ans) sont peu visibles à Libreville, Port-Gentil, capitale économique au sud du pays, subit de plein fouet la chute des cours de l'or noir. Selon plusieurs médias nationaux, des milliers de travailleurs dans des entreprises sous-traitantes, sur une population totale de 150.000 habitants, ont perdu leur emploi.  "Sans le développement de nouvelles filières d'activités dans le pays, on aurait un chômage élevé à l'heure actuelle", se défend toutefois le porte-parole du gouvernement. Selon les chiffres de la Banque mondiale de 2015, le taux de chômage atteint 16% sur une population de 1,8 millions d'habitants. Chez les jeunes, il atteignait 30% il y a un an.

Malgré la diversification amorcée, une économie fragilisée

Dans un tel contexte, l'opposition s'interroge sur les résultats d'un plan de diversification économique, lancé par Bongo fils. Les anciens caciques de Bongo-père (au pouvoir jusqu'en 2009) en tête. Jean Ping, candidat à la présidentielle, et ancien président de la Commission de  l'Union africaine, déplore dans son programme "une économie qui agonise", et promet "des filières d'avenir". De leur côté, les proches du clan Bongo se défendent."Nous ne sommes quand même pas responsables de la chute des cours du pétrole."

Pour autant, et ce quelle que soit l'issue du scrutin présidentiel du 27 août, la continuité avec Ali Bongo, ou le changement avec Jean Ping, le Gabon pourrait être contraint de demander une aide du FMI pour soutenir son économie, en raison de la baisse des cours, et d'une dépendance encore très forte à la rente pétrolière.

Dans une note publiée en mars, l'institution financière de Washington indique que "la croissance globale devrait tomber à 3,2 % sous l'effet principalement de la baisse de la production pétrolière". Début août, les gouverneurs africains du FMI et de la Banque mondiale, réunis à Cotonou (Bénin), ont reconnu que "le contexte rend difficile la conduite des politiques de développement sur le continent (africain)".

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