Pétrole russe : pourquoi s'en passer sera une véritable gageure

Le boycott européen et américain du pétrole et du gaz en provenance de Russie ne va pas de soi. Premier exportateur mondial de brut au coude-à-coude avec l'Arabie Saoudite, la Russie est un acteur majeur du marché pétrolier dont le retrait aurait des conséquences négatives non seulement pour l'économie russe mais aussi mondiale. Explications.
Robert Jules

6 mn

Le géant pétrolier Rosneft est une entreprise détenue à plus de 40 % par l'Etat. Elle s'est implantée dans des pays comme l'Irak, la Chine, Cuba, le Vietnam et le Venezuela.
Le géant pétrolier Rosneft est une entreprise détenue à plus de 40 % par l'Etat. Elle s'est implantée dans des pays comme l'Irak, la Chine, Cuba, le Vietnam et le Venezuela. (Crédits : Reuters)

"Je demande au monde: isolez complètement la Russie, expulsez les ambassadeurs, imposez un embargo sur le pétrole, ruinez son économie", écrivait, samedi, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmitro Kulebasur sur son compte Twitter.

Depuis ce week-end, les sanctions visant à imposer à Vladimir Poutine un retrait des troupes russes de l'Ukraine se sont durcies, notamment sur l'accès aux financements. Les pays du G7 sont tombés d'accord pour exclure les principales banques russes du système de messagerie Swift qui facilite les transactions et de cibler les réserves de la Banque centrale russe.

Dégringolade à la Bourse de Londres

Pourtant, malgré ces restrictions du système financier à l'égard des acteurs russes, Rosneft et son homologue gazier Gazprom semblaient épargnés. Les deux entreprises cotées à Londres continuaient à fournir du gaz et du pétrole à l'Europe et à leurs autres clients, selon des déclarations à la presse russe, même si elles ont vu une partie de leur capitalisation partir en fumée, Gazprom perdant 55% de sa valeur et Rosneft 40%. Ce qui explique que, même s'ils restent élevés, on n'assiste pas pour le moment à une flambée des cours du baril que certains experts voient déjà atteindre les 140 dollars. Ce lundi, le baril de Brent, la référence européenne, s'appréciait de quelque 4%, à près de 102 dollars, en ouverture de marché avant de refluer vers les 100 dollars. Le baril de WTI, la référence américaine, progressait de quelque 4%, et s'installait au-dessus de la barre des 95 dollars. Sur les marchés à terme, le gallon (3,8 litres) d'essence s'affichait au plus haut depuis près de 8 ans, à 2,7797 dollars, soit une hausse de 43% depuis le 1er décembre.

Un facteur de déséquilibre majeur

En effet, alors que le marché pétrolier est déjà tendu, le retrait du premier exportateur mondial - au coude à coude avec l'Arabie Saoudite - constituerait un facteur de déséquilibre majeur. En 2021, la Russie a pompé en moyenne 11,57 millions de barils par jour (mbj), selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), soit un peu plus de 12% de la production mondiale. Elle en a vendu 4 mbj à l'Europe. A elle seule, la major Rosneft a extrait 3,9 mbj en 2021, soit presque 34% de l'offre pétrolière russe.

En janvier 2022, la Russie a pompé 10,04 millions de barils par jour (mbj), presque autant que l'Arabie saoudite (10,10 mbj) selon les évaluations de l'AIE, et bien moins que les Etats-Unis (17,7 mbj) qui en consomme plus de 20 mbj. Dans le cadre des accords du cartel, son quota est de 10,12 millions de barils (il a été augmenté en février et le sera en mars), et pour le deuxième mois consécutif, elle n'est pas arrivée à l'atteindre. L'AIE évalue sa capacité potentielle de production à 10,23 millions de barils par jour, soit une marge de manœuvre marginale.

L'offre russe pourrait être partiellement compensée par l'Iran, à condition qu'un accord sur le dossier nucléaire soit trouvé dans les prochains jours. L'Iran soumis à un strict embargo sur ses ventes de pétrole à l'international a pompé 2,5 mbj en janvier, et à une capacité de production de 3,8 mbj. Par ailleurs, le pays dispose de stocks élevés, évalués à 80 millions de barils.

Véritable choix politique

Les Occidentaux doivent donc faire un véritable choix politique face à la Russie qui ne sera pas sans conséquences d'autant plus que les stocks stratégiques pétroliers des pays de l'OCDE sont tombés à leur plus bas niveau depuis 2018. Ils représentent 91 jours de consommation. "Les pays qui achètent du pétrole et du gaz russes doivent accepter de réduire leur dépendance en imposant des sanctions immédiates au secteur énergétique russe. Ces sanctions doivent inclure les principales exportations russes, y compris le blé. Elles auront un impact négatif sur  le peuple russe mais aussi sur l'économie mondiale. Elles entraîneront une inflation rapide des prix de l'énergie et des denrées alimentaires, y compris des pénuries d'énergie dans toute l'Europe et ailleurs. Et toute tentative visant à réduire ces impacts sur l'économie mondiale ne ferait qu'encourager l'émergence de nouveaux conflits, soit dirigés par la Russie, soit par d'autres pays", avertit John R. Bryson, professeur de géographie économique et de gestion des entreprises à l'université de Birmingham, dans un communiqué.

Ces perspectives douloureuses, notamment en termes d'inflation qui a déjà atteint des niveaux élevés, sont déjà des réalités. Ainsi, à la demande du gouvernement britannique, la "major" BP a indiqué dès dimanche vouloir abandonner sa participation de quelque 20% dans Rosfnet après 30 ans de présence en Russie. Rosneft représente environ la moitié des réserves pétrolières et gazières de BP et un tiers de sa production. La cession de cette participation entraînera des coûts pouvant atteindre 25 milliards de dollars (22,4 milliards d'euros), a indiqué la société britannique. Suivant la même logique, le géant norvégien de l'énergie Equinor va cesser ses investissements en Russie et se désengager de ses joint-ventures dans ce pays. Contrôlé à 67% par l'Etat norvégien, Equinor disposait fin 2021 de 1,2 milliard de dollars d'actifs en Russie, où il est lié à Rosneft depuis 2012 dans le cadre d'un partenariat.

Bras armé de Vladimir Poutine

Or, Rosneft et Gazprom ne sont pas neutres. Ces deux compagnies sont le bras armé financier de Vladimir Poutine. Rosneft affirme être le plus important contribuable de Russie, contribuant à un cinquième des recettes budgétaires. Gazprom a versé 32 milliards de dollars, au budget de la Russie en 2020, selon les chiffres de la société. Cela représente environ 6 % des recettes budgétaires, selon les données du Fonds monétaire international. La part de Gazprom dans le PIB 2020 était de 3,2%.

Elles jouent aussi, si besoin, un rôle politique. Gazprom a ainsi limité ses livraisons à l'Europe durant l'hiver alors que plusieurs pays lui demandaient d'intensifier ses livraisons sur le marché au comptant durant la crise énergétique et l'envolée des prix du gaz naturel à des niveaux record. A la lumière de l'invasion de l'Ukraine, ces réticences prennent aujourd'hui une dimension nouvelle, montrant que Gazprom dépend davantage de la stratégie de l'hôte du Kremlin que de l'optimisation des parts de marché. Les patrons des deux groupes, Alexei Miller pour Gazprom et Igor Sechin pour Rosneft, sont des proches du président russe.

Réunion de l'Opep+

Quant à Rosneft, c'est une entreprise détenue à plus de 40 % par l'Etat. Elle s'est implantée dans des pays comme l'Irak, la Chine, Cuba, le Vietnam et le Venezuela. Gazprom et Rosneft se font également concurrence. Rosneft cherche depuis longtemps à pénétrer le lucratif marché européen du gaz, chasse gardée de Gazprom.

En attendant de voir si les sanctions vont empêcher ces deux entreprises de fonctionner, le rendez-vous pétrolier important cette semaine sera la tenue de la réunion de l'Opep+ mercredi à Vienne. Le cartel assurera-t-il Moscou d'un soutien, même discret? A l'image d'un des piliers de l'Opep, les Emirats arabes unis, qui, avec la Chine et l'Inde, se sont abstenus lors du vote à l'Onu de la résolution contre la Russie la semaine dernière.

Robert Jules

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Commentaires 7
à écrit le 01/03/2022 à 19:01
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Pic petrolière. Maintenant l’offre tombe de l’haut de la falaise.

à écrit le 01/03/2022 à 16:49
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On va recommencer enfin les fuel addicts, à utiliser les huiles de friture et de colza en promo, avec les avis de spécialistes, perso le mazout j'utilise plus depuis 22 ans, donc dr ignorentus.

à écrit le 01/03/2022 à 0:06
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La Russie va continuer de vendre une grosse partie de son pétrole et du gaz, juste avec un discount élevé et, possiblement, dans le cadre d'un programme de sort "pétrole contre nourriture" (pour la Russie remplacer "nourriture" par "nécessaire".

à écrit le 28/02/2022 à 23:01
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Une sanction terrible et sans pitié vient d'être prise par le Canada envers la Russie qui prend de face la mesure et la gravité du moment. Les appels aux sanctions des responsables ukrainien ne restent pas vaines. Justin Trudeau qui est loin d'être ...

à écrit le 28/02/2022 à 19:09
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Déjà que le gazoil est à 1.80 euro mais bon on nom de la paix et du camp du bien ils sont prêts à nous sacrifier sans hésiter nos grand humanistes.

à écrit le 28/02/2022 à 19:00
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Alors Russie ou son allié Iran... L'Europe parlemente avec..... les USA ! afin de réintégré " le monstre " Iranien dans le concert des nations et dire oui au nucléaire perse... Les iraniens regardent pépères.. Ils devraient revoir leurs exigences à l...

à écrit le 28/02/2022 à 18:50
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Par solidarité les pays arabes vont certainement augmenter leur production ......pour compenser !..... non je rigole !

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