GRAND ENTRETIEN. L'économiste François Lévêque publie "Les Entreprises hyperpuissantes" (éd. Odile Jacob) (*) où il analyse l'influence de la puissance des multinationales, qu'ils s'agissent des GAFA ou d'entreprises plus classiques. Jusqu'à récemment, avec la dynamique de la mondialisation, la puissance de ces entreprises, notamment les plateformes numériques, apparaissait irrésistible et structurait l'organisation économique, notamment la croissance des inégalités. Aujourd'hui, nous assistons davantage à une régionalisation de ce mouvement favorisée par la concurrence entre la Chine et...... tats-Unis, et dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences.
LA TRIBUNE - Dans votre nouvel ouvrage "Les Entreprises hyperpuissantes", vous classez les multinationales en plusieurs catégories. Pourquoi ?
FRANCOIS LÉVÊQUE - Les multinationales que je qualifie de "hyperpuissantes" sont des entreprises géantes superstars, autrement dit celles qui sont en haut du panier en termes d'internationalisation, de profits, de parts de marché, d'investissements en R&D, de gains de productivité, etc. Parmi elles, je distingue d'une part les Titans, qui sont les plateformes numériques, ce que l'on appelle les GAFA, que je prends comme un terme générique, car j'y classe aussi Tesla, Netflix, mais aussi Tencet, Alibaba ou Baidu... Ces plateformes numériques disposent de certains avantages comme la dynamique du "premier qui rafle tout" ("The winner takes all"), grâce aux effets de réseaux. D'autre part, il y a les Géants, des entreprises dont la dynamique et la réussite les placent aussi en haut du panier, mais dont les modèles à l'origine de leur taille et de leur succès sont divers. Cette terminologie me permet de filer une métaphore inspirée de la mythologie grecque archaïque où les Titans sont plus puissants et plus arrogants, plus sûrs de leur force que les Géants. Ce sont les premiers enfants de Gaïa et d'Uranus. Les Gafa leur ressemblent.
Cette hyperpuissance, vous le soulignez, peut mener à une démesure dangereuse, à l'hubris qui guettait aussi les premiers Dieux grecs ?
Les fondateurs des GAFA se veulent en effet immortels, comme les Titans de la mythologie, et contrairement aux Géants qui eux sont mortels. Les rêves de Jeff Bezos, d'Elon Musk ou de Mark Zuckerberg relèvent d'une hubris permise par l'amplification de leur puissance. Plus une entreprise est riche, plus elle devient riche, plus une entreprise est forte, plus elle devient forte. C'est la raison pour laquelle j'évoque dans mon livre l'effet Mathieu, la fameuse parabole des deniers que l'on trouve dans la Bible, où l'homme qui n'a économisé qu'un denier doit le donner à celui qui en possède dix, car celui-ci a réussi à doubler les cinq deniers qui lui avaient été confiés par son maître.