Ce que mijote Darmanin avant l’entrée dans l’arène

Dans une semaine, l’examen du projet de loi sur l’immigration débutera au Sénat. Le ministre de l’Intérieur, qui n’a renoncé à rien, joue gros.
Ludovic Vigogne
Avec la ministre suisse de la Justice, Élisabeth Baume-Schneider, vendredi près de Genève.
Avec la ministre suisse de la Justice, Élisabeth Baume-Schneider, vendredi près de Genève. (Crédits : latribune.fr)

EN CE MOMENT, Gérald Darmanin regarde une série politique australienne sur Arte, Total Control. Il y découvre les arcanes du Parlement de ce pays à l'autre bout du monde. Cela lui sera-t-il utile pour le rendez-vous décisif qui l'attend ? Celui-ci est fixé le 6 novembre au Sénat. L'examen de son projet de loi sur l'immigration y débutera enfin. À partir du 11 décembre, c'est l'Assemblée nationale qui s'en emparera.

Les débats s'annoncent houleux, les rebondissements nombreux, le résultat hasardeux. Mais le ministre de l'Intérieur ne se veut pas fiévreux. « Je ne me sens pas au pied du mur, dit-il à La Tribune Dimanche. Je pense que cela se passera bien, même si nous n'avons pas la majorité, que l'immigration est toujours un sujet explosif et que derrière des questions de droits compliquées il y a des hommes et des femmes. Mais j'ai confiance en la politique : j'ai toujours aimé négocier, trouver des compromis. Les choses ne se présentent pas si mal. » Cette semaine, il va abattre quelques dernières cartes et dévoiler des mesures supplémentaires pour faciliter l'expulsion d'individus radicalisés, conçues Place Beauvau après l'attentat d'Arras.

« J'ai toujours aimé négocier, trouver des compromis »

Autour de la table, Gérald Darmanin regarde les autres joueurs également se dévoiler. La donne s'est faite au Palais du Luxembourg. C'est pour lui décisif. « La parole de l'Assemblée ne fait pas le Sénat, estime-t-il. On l'a vu sur les retraites. Quand on passe un sujet au Sénat, on a plus de chances par la suite de le passer à l'Assemblée. » Au sein de la chambre haute, il a toujours pris soin d'avoir de bonnes relations avec son président, Gérard Larcher. Hervé Marseille, le chef des sénateurs centristes, est un allié précieux. Reste le cas de Bruno Retailleau, le président du groupe LR, qui est majoritaire et a la dent dure vis-à-vis de lui et de son texte. « Bruno Retailleau est un homme très intelligent et très sérieux pour qui j'ai du respect, se persuade le ministre de l'Intérieur. Chez lui, c'est le rationnel et le sens de l'intérêt général qui l'emportent. » Il a déjà listé les amendements du sénateur de Vendée qu'il accepterait : ceux sur la restriction du regroupement familial, l'instauration de quotas, la suppression de l'aide médicale d'État (AME) au profit d'une aide médicale d'urgence... Cela suffira-t-il pour parvenir à un deal ? Bruno Retailleau ne veut pas entendre parler du fameux article 3 sur la régularisation d'immigrés illégaux travaillant dans des secteurs en tension. Gérald Darmanin est très ouvert sur la question, mais il souhaite que figure au moins à un endroit du texte une accroche législative. Lors de leur dernier tête-à-tête, le 20 septembre, il n'a pas pu s'empêcher de taquiner le fervent catholique : « Tu sais que le premier métier en tension, c'est prêtre ? »

Depuis des semaines, le locataire de la Place Beauvau a fait un pari. S'il parvient à un compromis sur son texte au Sénat, l'équation sera complétement bouleversée à l'Assemblée, où tout est plus compliqué. Cela mettra dans l'embarras les députés LR, alors qu'Éric Ciotti et Olivier Marleix ne cessent de répéter que sa loi ne changera rien et qu'une modification de la Constitution est la seule solution. Avec le ministre de l'Intérieur, la guerre est déclarée. Le 17 octobre, lors de la séance de questions au gouvernement qui suit l'attentat d'Arras, Maxime Minot, député LR de l'Oise, doit interroger le ministre de l'Intérieur au sujet des failles de la lutte antiterroriste. À la dernière minute, Olivier Marleix choisit de le suppléer. Puisque la règle veut que le Premier ministre réponde systématiquement aux présidents de groupe, Élisabeth Borne prendra ainsi la parole. « Si c'est Darmanin, il va nous mettre une cartouche », expliquera-t-il. La prochaine fois, je viserai le cœur... Le locataire de la Place Beauvau pressent, lui, que Les Républicains finiront par se déchirer sur son texte, où figurent des dispositions qu'ils ont toujours réclamées. C'est son ancien parti. Il y a gardé de solides amitiés. « Quand on le voit, il nous dit "nous la droite" ; quand on voit Bruno Le Maire [lui aussi ex-LR], il nous dit "nous la majorité, vous Les Républi- cains" », rapporte un des députés LR en lien avec lui.

À l'Assemblée, la majorité est un autre front à surveiller. Jusqu'où pourra-t-elle accepter un texte de fermeté, alors que l'ex-sarkozyste estime qu'il faut prendre en compte la droitisation de la société ? Une poignée des 170 députés Renaissance (dont Sacha Houlié, le président de la commission des lois) et une frange des 51 députés MoDem sont arc-boutés sur le maintien à tout prix de l'article 3 ou la préservation de l'AME. « La majorité ne peut pas se permettre de ne pas avoir un texte sur l'immigration », avance le numéro trois du gouvernement. Pour préparer le terrain, il recevra mardi à petit déjeuner la vingtaine de députés Renaissance qui font vivre la sensibilité de droite, rebaptisée « Solféri-no ». Le ministre de l'Intérieur a noté que la Macronie conservait un vrai traumatisme de la loi Collomb en 2018. À l'époque, le dialogue avait été rugueux entre elle et son prédécesseur.

Le feuilleton ne fait que commencer. Ce n'est qu'à la veille de Noël qu'on en connaîtra l'issue. En cet automne, où un autre jeune espoir, Gabriel Attal, a le vent en poupe, Gérald Darmanin, 41 ans, traverse une étape décisive dans sa carrière. Après l'assassinat du professeur d'Arras, le pays est en alerte. Les Français attendent de lui des résultats concrets. « L'enjeu pour lui est de démontrer qu'il est un homme d'État », rapporte un député proche, alors que le locataire de la Place Beauvau s'est mis en danger en se lançant dans une polémique peu étayée sur Benzema (« Ce n'était pas dosé », critique un de ses collègues). Si son projet de loi sur l'immigration est adopté, il aura remporté une vraie victoire politique.

En juillet, il a connu un sérieux revers. Fort de sa gestion des émeutes, il espérait Matignon. Le chef de l'État le lui avait fait miroiter. Mais il ne l'a pas promu. Le 27 août, à Tourcoing, l'ex-LR a organisé sa première rentrée après avoir quelques jours plus tôt dans Le Figaro osé évoquer l'après-Macron (« Ce qui m'intéresse, ce n'est plus de regarder ce qu'il s'est passé en 2017 et 2022 », bravait-il). Si, dans son fief, le parterre, composé d'une centaine de parlementaires de la majorité ou LR, avait tout d'une démonstration de force, Élisabeth Borne était venue le rappeler à l'ordre à la demande expresse du président. Gérald Darmanin l'avait mal vécu. La première phrase du discours de la Première ministre lui avait beaucoup déplu. « Je n'avais pas prévu de passer ce dernier week-end à Tourcoing », avait-elle déclaré. Il avait trouvé cela méprisant. « Elle y est allée jugulaire, jugulaire », avait-il confié un peu plus tard à un intime.

Entre eux, malgré leur présence au gouvernement depuis mai 2017, les relations ont toujours été compliquées. Ils ne parlent pas la même langue, ne possèdent pas les mêmes codes. Elle est une techno qui a appris chez Jospin. Il est un élu qui a grandi avec Sarkozy. À la veille des législatives de 2022, son premier combat électoral, elle lui avait demandé ses documents de campagne. Aujourd'hui, elle doit composer avec un ministre qui ne considère pas comme une évidence naturelle son autorité. « C'est la guerre ouverte, elle ne peut plus le supporter », constate un membre du gouvernement. Lundi, le dîner qu'elle a partagé avec Bruno Retailleau en a été un épisode supplémentaire. Même si la loi sur l'immigration était au menu, le ministre de l'Intérieur n'avait pas été mis dans la confidence. Élisabeth Borne et celui-ci n'ont pas eu les jours suivants d'explication.

Désormais, Gérald Darmanin est à son compte. Bientôt il prendra une initiative. « Bien sûr que je vais faire vivre l'esprit de Tourcoing », assure-t-il. Il réfléchit sur la forme et le fond à ce qu'il veut faire. Organiser un « Tourcoing » XXL ? Effectuer une virée en province avec des élus Renaissance, MoDem, Horizons, LR, centristes, Liot... ? Le ministre de l'Intérieur est inquiet pour 2027. Il juge que personne ne prépare sérieusement de projet en vue de cette échéance - Édouard Philippe est actuellement un vrai sujet d'interrogation pour lui. Il défend toujours sa manière de faire peu usitée en Macronie. « On convainc plus les gens par le cœur que par le cerveau. Il faut mettre de l'émotion dans ce qu'on veut faire. La tape sur l'épaule est parfois plus efficace que le tableau Excel. Cela s'appelle la politique », argue-t-il, conscient du procès en impuissance fait aux élus.

Comment Emmanuel Macron percevra-t-il sa future initiative ? À la rentrée, le chef de l'État avait fait passer le message à son entourage. L'incident était clos. « C'est derrière », disait-il. Entre eux, la confiance peut-elle néanmoins redevenir vraiment la même ? Lors de l'affranchissement estival du quadragénaire, rien n'a échappé au président. Il a ainsi relevé que le dernier weekend de juillet, Gérald Darmanin et son épouse avaient non seulement dîné chez les Sarkozy au cap Nègre mais également dormi sur place. ■

« Bien sûr que je vais faire vivre l'esprit de Tourcoing »

REPÈRES

Le risque LFI

Gérald Darmanin surveille de près l'attitude que pourrait avoir La France Insoumise lors du débat sur la loi immigration. « L'extrême gauche est le vrai front, dit-il. Elle peut bordéliser le débat, déposer 3 000 amendements et obliger à ce qu'il y ait un 49-3 de forme plus que de fond. »

Ludovic Vigogne

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Commentaires 5
à écrit le 30/10/2023 à 9:56
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Ce matin je suis tombé sur BFM sur l'interview du sieur Darmanin sur sa loi Immigration. J'étais consterné du peu de réparti de son intervieweur le sieur DUHAMEL fils de...sur les fameux "métiers en tension" du fameux article 3 du projet de Loi. En e...

à écrit le 29/10/2023 à 14:42
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Pour l'instant, en-dehors du succès, semble-t-il, du prélèvement de l'impôt à la source, je ne vois pas d'autre point positif à son palmarès; les points négatifs seraient son passage au ministère de l'intérieur, une promesse non tenue contre des fave...

à écrit le 29/10/2023 à 10:29
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Censuré aussi ici. Ok ok je vais aller à la messe...

le 29/10/2023 à 14:39
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isolement politique et impopularité sociale au plus haut d après tous les sondage. ( ils se sont éloignés quotidien des français)

à écrit le 29/10/2023 à 10:08
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Une information secondaire par les temps qui courent non ? Mais thème si chère à l'arriérée extrême droite alors on doit se la bouffer... -_-

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