Chypre : bilan politique négatif pour la troïka

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Les élections chypriotes compliquent la donne politique pour le président Nikos Anastasiadis.
Les élections chypriotes compliquent la donne politique pour le président Nikos Anastasiadis. (Crédits : YIANNIS KOURTOGLOU)
Chypre a renouvelé son parlement dimanche. Même si le parti au pouvoir de centre-droit reste en tête, l'abstention est en forte hausse et la fragmentation politique est renforcée. Les politiques d'austérité n'ont plus de majorité.

Dimanche 22 mars, les 543.000 électeurs de la République de Chypre était appelés à renouveler les 56 sièges de la Chambre des Représentants, leur parlement unicaméral. Le passage de la troïka à Chypre a laissé des traces politiques, comme, du reste, dans tous les pays où elle est passée. Pour la première fois depuis la division de fait de l'île en 1974, huit partis seront représentés au parlement, contre six dans l'ancienne chambre élue en 2011. Globalement, les grands partis ont subi de lourdes pertes. Les quatre partis traditionnels, le Disy (centre-droit), le Diko (centriste), l'Akel (communiste) et l'Edek (social-démocrate) représentent désormais 77,03 % des voix contre 91,93 % voici cinq ans, un recul de 14,9 points.

Fragmentation

L'électeur chypriote a donc cherché des solutions nouvelles, principalement dans les petits partis. Ce sont les centristes de l'Alliance citoyenne (Symmahia Politou), opposés à la politique d'austérité, qui en ont principalement profité avec 6,01 %, alors que le parti européen, son prédécesseur avait obtenu 3,88 % en 2011. Le parti de droite dissident Solidarité, nouveau venu, arrive derrière avec 5,24 % des voix pour sa première apparition, suivi par les Verts (4,81 %, soit une hausse de 2,6 points). Mais l'élément le plus inquiétant, c'est l'entrée du parti d'extrême-droite ELAM, proche des néo-nazis grecs de l'Aube Dorée, qui passe la limite de 3,6 % des voix nécessaires pour entrer au parlement avec 3,71 % des voix et qui gagne ainsi deux sièges.

Recul des grands partis

Parmi les grands partis, le grand perdant est le principal parti d'opposition, le parti communiste AKEL, qui, à Chypre, est considéré comme un des responsables de la crise de 2013, notamment parce que son gouvernement avait trop tardé à agir pour des raisons électorales, avant les présidentielles de mars 2013. L'AKEL perd ainsi 7,1 points à 25,7 % des voix et quatre sièges à 15 députés. Ce recul est notable et a sans doute alimenté la fragmentation politique dans l'île.

Quant au parti du Rassemblement démocratique (Disy, centre-droit) du président Nikos Anastasiadis, il demeure le premier parti du pays avec 30,69 % des voix, ce qui est une bonne performance dans la mesure où ce parti a été celui de la mise en œuvre de la politique d'austérité après la crise de mars 2013. Il perd néanmoins 3,7 points et deux sièges sur 20 par rapport aux élections de 2011 et revient à son niveau de 2006. Malgré la crise, le Disy a donc réussi à conserver son électorat traditionnel. Il a sans doute ainsi profité à la fois de l'espoir lié aux négociations actuelles de réunification avec l'administration turque de Chypre nord, mais aussi au redressement relatif de l'économie.

Le Parti démocratique, allié occasionnel sur la politique économique du Disy, perd, de son côté, 1,3 point à 14,49 %, tandis que les Sociaux-démocrates de l'Edek, qui étaient passés dans l'opposition durant la législature, reculent de 2,8 points à 6,18 %. Ces deux partis souffrent de leur image de partis du « système », car il leur arrive fréquemment de « négocier » leur appui à des textes de loi au parlement.

La difficile construction d'une majorité présidentielle

Quels impacts auront ces résultats ? Sur le plan économique, malgré les discours triomphants du gouvernement sur la « reprise économique », les Chypriotes n'ont pas réellement soutenus les « réformes » de la troïka. Les partis qui ont progressé, Symmahia, l'ELAM et Solidarité sont des partis opposés à cette politique. Si on y ajoute l'EDEK et l'AKEL, opposés également à cette politique, on obtient 27 sièges sur 56. Disy et Diko qui disposait de 29 sièges jusqu'ici n'en ont plus que 26 et perdent donc la majorité absolue.

Chypre est un régime présidentiel, mais Nikos Anastasiadis doit compter sur une majorité parlementaire pour pouvoir faire passer sa législation. Pour poursuivre dans sa politique économique, il va donc devoir négocier ferme. Avec le Diko d'abord, qui n'est pas un allié officiel et qui n'a pas le ralliement aisé, même si, au final, il a permis l'adoption des mesures réclamées par la troïka. Mais il a fallu parfois en venir aux menaces. Ainsi, en 2014-2015, le Diko se refusait à adopter une loi favorisant les expulsions des résidences principales. La troïka a dû menacer de laisser Chypre faire faillite et la BCE a dû faire miroiter la possibilité d'une insertion dans les rachats d'actifs publics pour décider le vote. Le Diko demandera sans doute davantage de concessions dans les négociations avec Chypre du nord, négociations auxquelles il est opposé. Nikos Anastasiadis risque donc de devoir durcir le ton face à son homologue nordiste pour faire passer sa politique économique.

Sauf que, comme on l'a vu, une alliance Disy-Diko ne suffit plus en cas d'alliance de tous les partis opposés à l'austérité. Il va donc devoir convaincre les trois députés Verts de soutenir sa politique, ce qui ne sera pas aisé compte tenu des projets de développement du gouvernement, fondés sur le maintien d'un taux d'imposition faible sur les sociétés (12,5 %), l'exploitation gazière offshore et des zones touristiques dédiées aux casinos. Il pourra espérer convaincre ses anciens alliés de Solidarité, mais là aussi, il faudra faire de grandes concessions sur la question nationale. Solidarité est formé d'ancien députés DISY qui ont quitté le parti pour des divergences sur ce dossier. Bref, construire une majorité sera un casse-tête pour Nikos Anastasiadis.

Quel soutien aux négociations avec le nord ?

De même, son soutien dans les négociations avec Chypre du Nord est fragile. Le président chypriote va devoir prouver qu'il n'a pas accepté trop de concessions à la zone occupée par la Turquie pour faire accepter un éventuel accord. Ou bien il risque de devoir faire face à un rejet, comme le plan Annan de 2004 qui avait été repoussé par référendum par la majorité des Chypriotes de la république. En tout cas, le scrutin de dimanche a renforcé le camp des « durs » face à la Turquie, avec la progression de Symmachia et de Solidarité, tandis que Diko et Edek restent aussi sur cette même ligne. Ce sera un des éléments centraux de la future majorité parlementaire.

Forte hausse de l'abstention

Le principal fait de ce scrutin ne doit cependant pas être oublié : c'est la très forte progression de l'abstention. Le taux de participation est ainsi passé de 78,7 % à 66,7 %, soit un recul de 12 points. Un tiers des inscrits ont boudé les urnes dans un pays où, traditionnellement, on vote beaucoup. Comme en Grèce en septembre 2015, les électeurs chypriotes semblent se détourner de l'acte démocratique. C'est sans doute le fruit des coups de force de la troïka qui, en 2013, avait fait revoter le parlement sur le plan de « sauvetage » et avait menacé sur les expulsions. C'est aussi sans doute le fruit de l'expérience grecque de 2015 qui a prouvé l'incapacité du vote à changer la donne. Du coup, le soutien populaire aux partis représentés au nouveau parlement est beaucoup plus faible et ce sera une donnée qu'il faudra prendre en compte. Les deux grands partis, Disy et Akel représentaient en 2011 50,96 % des inscrits, ils n'en représentent plus que 36,46 % ce dimanche.

La « victoire » de Disy ne doit donc pas cacher les effets désastreux des plans d'ajustement sur la vie politique chypriote. Désormais, la tâche du président Nikos Anastasiadis est particulièrement ardue. Chypre n'est donc pas une exception dans les pays passés sous les fourches caudines de la troïka : sa vie politique est désormais plus fragmentée, moins représentative, moins gérable.

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Commentaires
a écrit le 23/05/2016 à 16:24 :
Godin comme d'hab tape sur la troika.
La droite a mis en place l'austérité et arrive largement en tête devant les communistes qui avaient eu aussi comme Syriza commencé à le faire. Légère progression de l'extrême droite et stagnation du centre.

Contrairement à Godin j'aurai titré : les chypriotes choisissent la continuité en reconduisant les partis libréraux pro austérité. La troika a gagné idéologiquement.
a écrit le 23/05/2016 à 12:12 :
chercher des gens pour l'austerite, c'est comme chercher des gens contre la paix dans le monde!!!!
y en n'a pas....
apres c'est pas une question de ce qu'on veut, mais de ce qu'il faut faire pour pas couler et ne pas hypothequer l'avenir de ses enfants ( pas comme ce qui se passe en france, pour etre plus clair...)
Réponse de le 23/05/2016 à 13:19 :
Vous avez parfaitement raison churchill: depuis 30 ans, ce qui fait quelques enfants quand même, petits boulots et chômage de masse ont permis de les sauver !--- A se demander si la célèbre phrase "sauver l'avenir de nos enfants" ne concernent en fait que les enfants des rentiers et autres privilégies... mais ça doit être du mauvais esprit.
Réponse de le 23/05/2016 à 16:27 :
Chypre a trop dépensé. L'austérité est la seule issue comme en France qui ne l'a pas encore connue mais va bientôt la connaitre surtout si notre économie continue à s'enfoncer encore plus suite aux grèves multiples.

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