Herman Van Rompuy : "L’UE, c’est un exercice de pas à pas"

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ENTRETIEN VIDÉO. Herman Van Rompuy, ancien Président du Conseil européen et ancien Premier ministre de la Belgique, a été l'invité le 15 janvier dernier des Mardis de l'Essec dont La Tribune est partenaire. Retrouvez ici la vidéo de son intervention et le texte rédigé à l'issue par un des étudiants.

Pour inaugurer l'année 2019, les Mardis de l'ESSEC ont reçu ce mardi 15 janvier Herman Van Rompuy, ancien Président du Conseil européen (2010-2014) et ancien Premier ministre de Belgique (2008-2009).

Au-delà de l'image peu reluisante de "technocrates" qu'il renvoie malgré lui, M. Van Rompuy est apparu en homme courtois, malicieux et a su faire preuve de pédagogie en explorant les problématiques de l'UE à la lumière de son expérience à la tête de l'une des plus importantes institutions européennes. Il fut question de fragmentation du paysage politique, de déconvenues électorales, ou encore des définitions problématiques de l'Europe, qu'elles se placent sur le plan géographique ou sur le plan culturel. Retour sur les temps forts de cette soirée.

De la fragmentation du paysage politique européen

À l'heure où l'euroscepticisme déchire le vieux continent et révèle la fragilité d'États-membres dirigés par des gouvernements minoritaires, l'ancien président du Conseil européen a rappelé que l'Union européenne n'a pas vocation à réparer l'engrenage politique de chacun des États qui la composent.

Alors interrogé sur la possibilité d'un "Flexit" en Belgique, il assure n'y avoir aucun danger. Le thème sous-jacent ici que l'ancien Président du Conseil européen n'a pas manqué de remarquer est la question du fédéralisme.

À ce titre, M. Van Rompuy confie ne pas croire une seconde à la thèse selon laquelle le fédéralisme mènerait nécessairement au séparatisme. À ses yeux, ce serait au contraire l'absence de fédéralisme qui conduirait au séparatisme. Oui au fédéralisme donc, mais l'invité précise qu'on ne peut imaginer le faire au détriment de la diversité culturelle et linguistique de l'Europe :

"Nous avons notre culture, nous avons 23 langues (...) On ne va pas créer les États unis de l'Europe comme ont été créés les États-Unis d'Amérique".

Pour l'ancien Premier ministre de Belgique, deux logiques sous-tendent toute politique européenne ; d'une part celle de l'intérêt communautaire et d'autre part celle de la défense des intérêts de chacun des États-membres. Mais laquelle doit-on privilégier ?

De son expérience au Conseil européen lors de la crise de l'euro en 2010, M. Van Rompuy retient que "lorsqu'on entre dans la salle du Conseil européen, on sait que l'on vient chercher et trouver un compromis, on vient dépasser ses intérêts personnels pour aller vers l'intérêt commun. On dépasse l'intérêt national pour chercher l'intérêt européen".

Le non-dit ici étant que ces nobles objectifs se rendent souvent responsables de l'inertie de l'institution et par là rendent impossible la prise de décisions. C'est d'autant plus vrai dans un contexte de profonde division politique entre les États-membres de l'UE.

Une perte de confiance qui ne date pas d'hier

Selon l'ancien Premier ministre, si l'Europe est en crise, les pouvoirs nationaux le sont encore davantage. En effet, de la péninsule ibérique à l'Oural, les exemples abondent dans le sens du clivage bien connu entre les citoyens et leurs dirigeants, qu'ils soient gouvernementaux ou européens. Ne pouvant résister à l'envie de provoquer le voisin belge sur la récente crise politique qui laissa le pays sans gouvernement pendant 194 jours, les étudiants-interviewers ont demandé à M. Van Rompuy si celui-ci pensait "qu'un pays comme la Belgique est ingouvernable". La réponse à cette question ne se fit pas attendre :

"Quand je regarde la situation politique de la France, je ne suis pas rassuré par sa stabilité (...) la Belgique est coriace, elle survivra à tout".

N'en déplaise à Nigel Farage, l'homme au "charisme d'une serpillère humide" a au moins le sens de la répartie. Mais, mettant rapidement fin à cette petite passe d'armes, M. Van Rompuy s'est attardé plus longuement sur les explications de ce malaise généralisé.

Selon lui, le malaise social qui ronge les États-membres est avant tout une conséquence du populisme, et toujours de son point de vue, le mal ne date pas d'aujourd'hui. En 2002, le front national accédait au second tour des élections présidentielles françaises. Jean-Marie Le Pen perdait avec 18% des voix face à Jacques Chirac.

Terminant sa démonstration, il ajoute "à l'époque, le débat ne portait pas sur l'Europe. (...) Le populisme est donc plus ancien que la crise de la zone euro ou la crise des réfugiés".

Il faut le combattre au niveau national, européen et sur tous les domaines où les citoyens demandent de la protection :

"Le chômage, les emprunts incertains, l'immigration massive illégale, le terrorisme, le dumping commercial, social, le changement climatique, la menace russe...".

Mais au-delà ce populisme tant décrié par tout un chacun, l'ancien Premier ministre expliquent les moments "extrêmement durs" que nous traversons par trois crises majeures : la crise bancaire mondiale, la crise de la zone euro et de la crise des réfugiés. Comment faire face à cette triple crise ? La solution se trouve à ses yeux dans "davantage d'Europe". Et lui d'ajouter que "pour cela, il faut des pays membres solides sur lesquels on peut s'appuyer...".

À la question de savoir si "davantage d'Europe" inclut la constitution d'une armée européenne -comme proposé par le Président de la République, Emmanuel Macron, M.Van Rompuy n'a exprimé que des réserves et a ajouté qu'une armée européenne "n'était pas la priorité". Sa seule conviction reste qu'en matière européenne, il ne faut pas "sauter les étapes."

Tyrannie de la minorité, tyrannie de la majorité

Interpellé par la suite sur le très faible taux de participation des nouveaux entrants aux élections européennes (Slovaquie 13,05%, République Tchèque 18,02%, Slovénie 24,55%, ...), l'ancien président du Conseil européen ne s'est pas attardé en explication hasardeuse. Il s'est contenté de brièvement partager son désarroi face à ces chiffres avant de rebondir sur d'autres, plus encourageants. Il a notamment pris pour exemple le cas de la Slovaquie, laquelle n'est pas membre de la zone euro, mais compte pourtant dans sa population "deux tiers de slovaques pro euro".

Doit-on comprendre qu'il faut aller chercher hors de la zone euro pour trouver des fervents partisans de l'euro ? M. Van Rompuy n'a pas le temps de développer que le débat est interrompu aux alentours de 21h par l'annonce des résultats du vote du Parlement britannique concernant l'accord sur le Brexit négocié entre le gouvernement de Theresa May et l'Union européenne.

Le résultat est sans appel ; 432 votes contre, 202 pour. A l'annonce de ces chiffres, notre invité n'a pas mâché ses mots : "Ce n'est pas une défaite, c'est une bérézina !" Jugement un brin sévère ou simplement réaliste ? Une chose est sûre pour l'ancien Président du Conseil européen : « C'est le plus mauvais scénario que l'on pouvait imaginer" et celui-ci de terminer par cette conclusion sans appel :

« Normalement, quand on est battu au sein de son propre parti et avec une telle marge sur un projet sur lequel on a travaillé durant deux ans et demi, on ne peut tirer qu'une conclusion. Mais je ne sais pas si on tirera cette conclusion-là."

L'Europe, cet OPNI*

Un troisième et dernier moment dans le débat a permis d'interroger M. Van Rompuy sur sa vision de ce qu'est censée être l'Europe au-delà de son acception économique de marché commun. Et quoi de mieux pour interroger la "définition culturelle" ou l'"identité européenne" que la question turque ? À ce sujet, les interviewers ont fait part de quelques mots que l'ancien Président du Conseil européen aurait -soi-disant- prononcés lorsqu'il était en exercice : "Les valeurs fondamentales de l'Europe, qui sont aussi les valeurs fondamentales du christianisme, perdraient de leur vigueur avec l'entrée d'un pays islamique tel que la Turquie". Invité à détailler son point de vue à partir de cette déclaration, M. Van Rompuy a réagi comme s'il lui été reproché d'avoir prononcé l'imprononçable et est même allé jusqu'à se défendre d'être l'auteur de ces propos. Évasif il s'est contenté d'ajouter avoir longtemps déploré les tribulations liées au processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Ces réponses alambiquées n'ayant eu pour seul écho que des grimaces perplexes sur les visages de l'auditoire, M. Van Rompuy s'est efforcé de conclure avec un peu plus de clarté : "Je ne pense pas que la Turquie veuille vraiment devenir membre de l'UE, elle veut seulement en être économiquement. A part l'accord sur les migrations qui tient miraculeusement, il n'y a pas de confiance entre la Turquie et l'Union européenne".

Passant de la question turque à celle de la délimitation des frontières européennes, les étudiants-interviewers sont restés sur leur faim face à un Herman Van Rompuy défensif qui s'est contenté de renvoyer l'auditoire à la formule du Général de Gaulle : "L'Europe, depuis l'Atlantique jusqu'à l'Oural". Fervent défenseur du projet européen, il a néanmoins souhaité rappeler les réflexions et les principes à l'origine de la création de cette dernière ; à savoir, l'instauration d'une paix durable entre les nations européennes. À ce titre, il a ajouté à l'attention de ceux qui aujourd'hui mettent en doute la légitimité de la place du Royaume-Uni dans l'UE, qu'"il ne faut pas oublier que le Royaume-Uni fait partie du grand projet de paix de l'Union européenne depuis le début, car le Royaume-Uni était notre allié durant la Première et la Seconde Guerre mondiale" et que, pour ces raisons historiques "cette coopération et cette proximité d'idéaux doivent continuer". Réponse toute faite ou conviction sincère, le doute est permis après ce dernier moment du débat plus convenu.

Herman Van Rompuy a conclu cette soirée en se disant convaincu qu'à plus ou moins long-terme, le Royaume-Uni souhaitera à nouveau intégrer l'Union européenne. Le mot de la fin de l'ancien Président du Conseil européen est un avertissement "Dans ce monde dangereux, une grande partie des gens rejettent l'instabilité. Quitter l'Union européenne, c'est quitter la stabilité, le Royaume-Uni sera toujours le bienvenu". À bon entendeur...

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OPNI* : objet politique non identifié

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Commentaires
a écrit le 28/01/2019 à 14:15 :
"Herman Van Rompuy : "L’UE, c’est un exercice de pas à pas""

Ça fait 50 ans que vous nous le dites pépère. Si déjà on éliminait les mythomanes des postes de décisions européens ce ne serait pas du luxe hein...

JE vous le dis tout net, VON RUMPUY est totalement discrédité du coup vous autres médias, avec cet accord tacite avec la compromission vous ne pouvez que vous discréditer à nous imposer encore et toujours ces sinistres imposteurs.

"ancien Président du Conseil européen et ancien Premier ministre de la Belgique"

L'UE qui est en ruine et la Belgique qui n'a toujours pas de pouvoir a été offerte à cette première.

Du beau boulot !
a écrit le 28/01/2019 à 10:13 :
"N'en déplaise à Nigel Farage, l'homme au "charisme d'une serpillère humide" "

L'union européenne ou le déclin du ressentiment.

Vos questions étaient très bonnes mais comme d'habitude le technocrate européen n'a fait qu'exprimer ses peurs ne faisant que nous inquiéter encore plus pour notre continent en déclin reposant sur des dirigeants aussi dramatiquement faibles car accaparés par leurs peurs.

Étudiants de l'ESSEC, lisez ce texte qui nous fait comprendre pourquoi parier sur l'UE en l'état est grotesque. Ils ont tous complètement perdus la raison la dedans ,l'empire prévu pour mille ans s'écroule.

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