L'Allemagne accélère sa transition numérique

Pauline Houédé, à Berlin

Pauline Houédé, à Berlin
Les échanges restent polis, mais le constat est sévère. Nous sommes au début du mois de novembre au siège du parti chrétiendémocrate (CDU) d'Angela Merkel. Oliver Samwer s'adresse à une salle comble, en présence de la chancelière. Le jeune loup du monde des start-up allemandes a créé avec ses deux frères Rocket Internet, l'incubateur à succès introduit en Bourse en octobre et à l'origine d'un nombre impressionnant d'entreprises.
Parmi elles, le numéro un européen de la vente de prêt-à-porter en ligne Zalando. Le débat porte sur la transformation numérique de l'économie allemande, une question que le gouvernement a placée au coeur de son mandat avec la publication cet été de son « Digitale Agenda», c'est-àdire son «programme numérique».
Le document de 40 pages reconnaît l'importance des start-up pour l'économie allemande et s'engage à encourager leur développement. Mais l'absence de mesures concrètes a laissé le secteur sur sa faim. Oliver Samwer en profite ce soir-là pour faire entendre son message : l'Allemagne manque de capital-risque, précieux sésame pour la croissance de ses jeunes entreprises.
Une série de programmes publics accompagne d'ores et déjà l'essor des 5.000 startup du pays (dont 40 % sont situées à Berlin). À l'échelle fédérale, ces dispositifs revêtent la forme de prises de participation («HighTech Gründerfonds»), d'aides financières (les programmes «Exist» ou «Invest») ou encore des crédits avantageux accordés par la banque publique d'investissement allemande (Kreditanstalt für Wiederaufbau, KfW). Une offre que les Länder peuvent venir compléter, à l'image du programme Pro FIT, à destination des entreprises en phase de lancement, créé par la banque d'investissement du Land de Berlin (IBB).
Parmi les autres aides proposées : des programmes d'accompagnement subventionnés ou encore celui intitulé « German Silicon Valley Accelerator» lancé en 2011 par le ministère de l'Économie, qui permet à des start-up allemandes de se rendre entre trois et six mois aux États-Unis et d'y collecter contacts, savoir-faire et financements.
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Si le capital-risque afflue de plus en plus dans les start-up technologiques allemandes, comme le rapporte en janvier une étude de Ernst & Young qui dénombre 201 investissements en 2013, contre 111 en 2010, les volumes restent insuffisants, selon les professionnels.
« Le circuit de financement est brisé», affirme Florian Nöll, à la tête de l'association des start-up allemandes. Le responsable regrette entre autres le faible nombre d'introductions en Bourse en Europe de ces jeunes entreprises et la trop stricte réglementation européenne.
Les deux hommes plaident pour la création d'incitations fiscales, dont l'Allemagne est pour le moment dépourvue, pour encourager les prises de risque des investisseurs.
Le ministre allemand de l'Économie, Sigmar Gabriel (SPD, parti social-démocrate), a reconnu lors du grand sommet annuel du secteur à Hambourg en octobre que les modalités de financement des jeunes entre prises dans leur phase de croissance devaient être améliorées. La question est actuellement à l'étude, explique-t-on au ministère.
En projet : un nouveau programme de 500 millions d'euros avec le Fonds européen d'investissement, ou encore la création d'un segment boursier pour start-up, sorte de résurrection du
Neuer Markt (nouveau marché), plate-forme boursière créée en 1997 pour les start-up et engloutie avec l'explosion de la bulle Internet. « Nous en avons besoin de façon urgente», observe Florian Nöll.
Si les start-up jouent un rôle majeur dans le développement de l'économie numérique, les grands groupes industriels du pays aussi ont leur carte à jouer. L'interconnexion nouvelle des objets, à savoir des machines et des produits, ouvre de nouvelles possibilités.
En jeu : transformer les sites industriels du pays en «usines intelligentes» équipées des dernières technologies connectées. Selon Marleen Schiffer, qui suit ces questions à l'Institut d'économie de Cologne (Institut der deutschen Wirtschaft Köln), les grands groupes industriels du pays ont su se saisir de cette question.
La Fédération de l'industrie allemande (BDI), qui parle d'une « quatrième révolution industrielle», estime possible un gain de productivité de 30 %. Cette réflexion a été lancée outre-Rhin avec le vocable «Industrie 4.0», présenté en 2011 à la foire de Hanovre. L'Allemagne s'est depuis dotée d'une «union de la recherche» chargée de réfléchir à ces thématiques et d'une «plateforme 4.0», lancée en 2013, qui réunit grands groupes, parmi lesquels Siemens ou Bosch, et fédérations professionnelles pour leur permettre d'échanger leurs expériences dans le domaine.
Reste à ne pas oublier les PME, qui font aujourd'hui la force du « Made in Germany». Ce qui s'annonce plus compliqué :
Seulement la moitié des PME allemandes se penchent actuellement sur la question numérique, selon une enquête menée cet été par DZ Bank.
Le gouvernement a lancé l'initiative « Mittelstand Digital» visant à encourager l'installation de techniques informatiques modernes dans ces petites entreprises. Mais sa principale préoccupation consiste à doter le pays des infrastructures nécessaires à l'ère numérique. L'accès à Internet à très haut débit constitue ainsi un point central de son programme numérique, avec comme objectif un accès de minimum 50 mégabits par seconde d'ici à 2018 sur l'ensemble du territoire. Environ 60 % des foyers sont aujourd'hui dotés d'une telle connexion. Un chiffre qui tombe à 1 foyer sur 5 dans les campagnes.
Déjà en 2009, Angela Merkel promettait d'assurer d'ici à 2014 un Internet à très haut débit à au moins 75 % des foyers. Mais les travaux coûtent très cher dans les zones les moins densément peuplées. « Assurer le haut débit aux derniers 5 % des foyers coûte plus de dix fois plus cher que pour les 75 % premiers», souligne Bernhard Rohleder, du Bitkom, selon qui la note finale s'élèvera au minimum à 20 milliards d'euros.
Parmi les autres dossiers urgents pour la mutation numérique allemande, Oliver Süme, de la Fédération de l'économie d'Internet allemande (Eco), insiste sur l'importance de la création de standards européens en matière de protection des données, quand « les différentes réglementations nationales existantes en Europe restent un frein majeur au développement de la branche».
Autre point à éclaircir : le principe de Störerhaftung selon lequel les cafés, hôtels ou autres exploitants de connexions Internet mises à disposition du public sont juridiquement responsables des infractions (comme le téléchargement illégal) commises sur leur réseau.
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