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L’histoire des banques françaises, un éternel recommencement : Henri Germain, le chantre de la séparation bancaire (2/5)

Photo de Christine Lejoux

Christine Lejoux

Publié le 19 août 2014 à 05:00 - Mis à jour le 19 août 2014 à 16:51

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Il y a un an, le 26 juillet 2013, la loi de séparation des activités bancaires était promulguée en France, avec pour objectif d’isoler les activités les plus spéculatives des banques. Une leçon tirée de la crise financière de 2008, mais, en réalité, toute l’histoire des banques françaises depuis le 19ème siècle s’est construite autour de ce dilemme de la spécialisation – ou non – des activités bancaires. Un débat au centre duquel se trouve le financement de l’économie. Deuxième volet de notre série : la...

Une "leçon capitale." D'après l'historien Jean Bouvier, c'est ce que fut le krach boursier de janvier 1882, qui manqua d'emporter le Crédit lyonnais, pour Henri Germain, fondateur de la banque. A telle enseigne que "ses collaborateurs (...) ont été, à la fin du siècle, élevés et éduqués par lui (Henri Germain) dans la crainte profonde du run", cette panique qui précipite les clients aux guichets des banques pour en retirer leurs avoirs.

Face à l'affolement des déposants lors du krach de 1882, Henri Germain avait en effet redouté que sa banque ne soit pas en mesure de restituer à ses clients leur argent sur le champ, celui-ci étant partiellement immobilisé dans des prêts de long terme à l'économie.

Faire correspondre la durée des engagements à celle des ressources

Henri Germain tira de cet événement la leçon suivante : la durée des engagements d'une banque doit correspondre à celle de ses ressources. Autrement dit, une banque qui collecte des dépôts à vue - susceptibles d'être restitués à n'importe quel moment à ses clients - doit se cantonner à des engagements de court terme, inférieurs à un an.

Or, jusqu'à présent, les grandes banques françaises, comme le Lyonnais, la Société générale ou le Crédit mobilier des frères Pereire, collectaient l'épargne publique à court terme et, parallèlement, finançaient sur le moyen (2 à 5 ans) et le long terme (plus de 5 ans) des activités industrielles comme les chemins de fer et les charbonnages, activités par nature risquées et à la rentabilité incertaine.

La doctrine Germain inspirera le Glass-Steagall Act américain

Une activité de transformation (de ressources à court terme en emplois à long terme) qui faisait courir un risque de liquidité aux banques, en cas de "bank run" (panique bancaire). C'est ainsi que le Crédit mobilier, créé en 1852 par Emile et Isaac Pereire, fut mis en liquidation, en 1871. Henri Germain préconisa donc de séparer les activités de collecte et de gestion des dépôts des particuliers de celles de financement de l'industrie.

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Les premières étant du ressort des banques de dépôt, et les secondes, de celui des banques d'affaires, telles que la Banque de Paris et des Pays-Bas, la Banque de l'Indochine ou la banque de l'Union parisienne, qui, elles, se finançaient à long terme en émettant des obligations, par exemple. Ce principe de séparation des activités de banque de détail de celles de financement et d'investissement, baptisé "doctrine Germain", sera progressivement appliqué par l'ensemble des banques françaises, et ira jusqu'à inspirer aux Etats-Unis le fameux Glass-Steagall Act de 1933.

Le Crédit lyonnais, première banque mondiale en 1899

Résultat, à partir de 1882 et contrairement à sa vocation initiale, le Crédit lyonnais s'abstient de toute prise de participation dans le secteur de l'industrie.

"Les entreprises industrielles, même les mieux conçues, même les plus sagement administrées, comportent des risques que nous considérons comme incompatibles avec la sécurité indispensable dans les emplois de fonds d'une banque de dépôt",

argumente Henri Germain en 1901, dans le rapport d'activité annuel du Crédit lyonnais. Lequel limitera désormais son soutien aux entreprises à l'escompte de leurs créances commerciales et au placement de leurs emprunts obligataires, une activité très rémunératrice. Cette stratégie de prudence n'empêchera pas le Crédit lyonnais de se hisser au rang de première banque mondiale en 1899, avec un bilan de 1,7 milliard de francs, ni de devenir, la même année, la deuxième capitalisation de la Bourse de Paris.

La doctrine Germain fait l'objet d'une vive controverse

Si la doctrine Germain de spécialisation des activités bancaires convainc à l'époque un nombre croissant de banques, elle est en revanche décriée par une partie de l'opinion publique. Qui lui reproche notamment de détourner l'épargne des Français du financement de l'économie nationale, au profit de placements dans des états étrangers, comme cela fut le cas avec les emprunts russes.

Et ce, au moment même où le crédit faisait défaut aux entreprises françaises, dans les années 1890. La doctrine Germain a ainsi été l'objet, en 1906 et en 1907, de la controverse dite de Lysis et de Testis, les surnoms respectifs du journaliste Eugène Letailleur et du banquier Alexis Rostand.

Des économies de 125 millions de francs pour l'industrie et le commerce

Dans un pamphlet intitulé "Contre l'oligarchie financière en France", publié en 1906 dans la Revue des Revues, le premier attaque indistinctement le Crédit lyonnais, la Société générale, le Comptoir national d'Escompte de Paris et le CIC (Crédit industriel et commercial). Le second riposte en 1907 dans la Revue politique et parlementaire, au moyen d'une série d'articles intitulée "La vérité sur les propos de Lysis. Le rôle des établissements de crédit en France" :

"Lysis ne connaît rien des principes qui régissent les sociétés de crédit françaises, (...), de leur vigilant et permanent souci de maintenir un parfait équilibre entre leurs exigibilités et leurs disponibilités."

À lire également

  • L’histoire des banques françaises, un éternel recommencement : le krach de l’Union générale désavoue la "banque à tout faire" (1/5)
  • Les frères Pereire, le salut par le crédit
  • Histoire(s) de la (non) régulation bancaire (1/5) : Sandy Weill, l'homme qui a défait le Glass-Steagall Act
  • La Société générale, une dame de 150 ans défiée par les jeunes géants d'Internet

De son côté, Henri Germain rétorque que sa doctrine bénéficie indirectement à l'industrie et au commerce, la plus grande sécurité des dépôts ayant pour contrepartie une moindre rémunération de ces derniers, si bien que le taux d'escompte des créances commerciales des entreprises diminue. Proche de 5% de 1847 à 1866, le taux de l'escompte a en effet été ramené à 2,34% de 1893 à 1912. Selon le Crédit lyonnais, les économies ainsi réalisées par le commerce et l'industrie en France peuvent être évaluées à 125 millions de francs par an au cours des années 1890-1900.

_____

>>> Demain : La loi du 2 décembre 1945, ou le Glass-Steagall Act à la française (3/5)

Christine Lejoux

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