Les frères Pereire, le salut par le crédit

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La capacité d\'adaptation du capitalisme est souvent vantée par ses sectateurs. Avec raison. Mais ces derniers oublient de préciser qu\'elle est le fruit d\'une dialectique complexe où la nouvelle s\'impose aux dépens de l\'ancienne. Rien ne le prouve mieux que la vie des « frères Pereire », promoteurs, en plein XIXe siècle, d\'un capitalisme qui ne s\'imposera qu\'au siècle suivant.L\'aîné, Émile, naît à Bordeaux en 1800, six ans avant son cadet Isaac. En 1818, il monte à Paris où il devint courtier chez un agent de change. Il apprend à connaître le capitalisme d\'alors, dominé par la « haute banque », celle des Rothschild, des Perrier ou des Laffitte. Pour eux, l\'industrie, le commerce, l\'État même ne sont que des proies. L\'ambition de ceux que l\'on appelle alors les « loups-cerviers » de la finance n\'est pas de développer l\'économie, mais de se livrer aux spéculations les plus juteuses. Qu\'on se souvienne du César Birotteau de Balzac qui, malgré un commerce florissant, va s\'humilier vainement aux pieds du banquier Keller. Face à cette « violence économique », Henri de Saint-Simon, qui meurt en 1825, prône l\'association et l\'harmonie plutôt que la lutte. Sa pensée recueillie par un groupe de fidèles dont Olinde Rodrigues, leur cousin, va enthousiasmer les deux frères. Dans une conférence donnée en 1832, Isaac explique leur but : remplacer la monnaie qui fixe une valeur issue de la « lutte entre l\'acheteur et le vendeur » par « l\'instrument de crédit », fondé sur la confiance mutuelle, premier pas vers l\'harmonie sociale.En irriguant l\'économie de son crédit, les banques pourraient devenir le moteur d\'une croissance qui enrichirait les classes inférieures, les conduiraient à consommer et, à leur tour, à développer l\'industrie. L\'intérêt de chacun deviendra alors celui de tous. Les Pereire en sont persuadés : leur oeuvre financière est une « oeuvre morale » qui peut intégrer dans les intérêts du capitalisme les classes qui en sont ses ennemis. Mais ce programme est alors perçu comme « socialiste ».Émile est un homme d\'action et désespère de rester cantonné à la théorie et à ses articles de presse. Les progrès industriels, notamment dans les chemins de fer, offrent de nouveaux champs d\'emploi aux capitaux. Il est convaincu, contrairement à la haute banque, que le train est une locomotive pour l\'industrie, avec la construction des lignes et l\'ouverture de nouveaux marchés. Émile a pour projet une ligne entre Paris et Saint-Germain-en-Laye.En quittant la rédaction du « National », il promet : « J\'inscrirai mes idées sur le sol. » Pendant trois ans, il cherche en vain des capitaux. En 1835, ses amis réussissent à convaincre le baron Rothschild de lui avancer 5 millions de francs. La ligne est ouverte en 1837. C\'est un succès fulgurant. Pereire multiplie les projets ferroviaires, vers le nord, vers Lyon.Mais les habitudes de la haute banque ont la vie dure : le chemin de fer devient objet de spéculation jusqu\'à ce que la bulle éclate en 1846, suivie de la révolution. Les Pereire sont prêts d\'être emportés, mais leur heure est venue avec celle du prince Louis-Napoléon Bonaparte, élu président en 1848 et qui devient empereur en 1852. Car Napoléon III, auteur d\'un pamphlet socialisant, « l\'Extinction du paupérisme », favorise les idées économiques saint-simoniennes.En 1852, le gouvernement autorise la création du Crédit mobilier, la banque rêvée depuis vingt ans par les Pereire . Leur but : drainer l\'épargne vers l\'industrie et le commerce avec un effet démultiplicateur. Ils sont en effet autorisés à émettre des obligations au porteur pour dix fois son capital. C\'est ce fameux titre de crédit envisagé en 1832 qui doit établir l\'harmonie sociale.Avec l\'aide de l\'État, le Crédit mobilier participe aux grands travaux de Haussmann à Paris, soutient l\'extension du réseau de chemins de fer, finance l\'Exposition universelle de 1855. Il distribue tant d\'argent que Paris est sur le point de détrôner Londres comme pourvoyeur de capitaux pour l\'Europe entière. La croissance économique de la France est alors inédite. L\'expérience fait du reste florès : d\'autres banques naissent sur ce modèle, comme la Société Générale ou le Crédit Lyonnais.Mais, trop confiants, les Pereire ont trop investi, trop décaissé. Le retour sur investissement tarde, l\'argent manque. Incompris, on ne retient d\'eux que leur luxe. Leur puissance inquiète l\'empereur lui-même. En 1867, le Crédit mobilier doit cesser ses paiements. L\'État ne bouge pas. Les Pereire , devenus les caricatures de l\'affairisme du second Empire, se retirent. Émile meurt en 1875, son frère cinq ans après. L\'économie française a néanmoins radicalement changé grâce à eux : les banques investissent désormais dans l\'industrie, l\'État est omniprésent, la consommation s\'est développée.L\'intégration des classes laborieuses dans les intérêts du capitalisme sera la grande idée du XXe siècle qui la poussera à son expression la plus avancée, la société de consommation. C\'est pourtant ce modèle issu du milieu du XIXe siècle qui vacille aujourd\'hui.______Le saint-simonisme comme source d\'inspirationLa pensée d\'Henri de Saint-Simon (1760-1825) a souvent été caricaturée et brocardée. Elle a pourtant eu une influence considérable en philosophie, en politique et en économie. Le coeur de cette pensée, c\'est la science dont Saint-Simon voulait faire la nouvelle religion. Schématiquement, Saint-Simon prône, notamment dans son grand ouvrage « le Nouveau Christianisme », paru l\'année de sa mort, l\'harmonie sociale par l\'association entre travailleurs dirigée par des « experts ». Cette pensée est cependant caractérisée par l\'importance de ses interprétations. Dès le début des années 1830, les saint-simoniens se déchirent en « schismes » sur le rôle des femmes, l\'organisation ou la religion.En 1832, le principal disciple du « maître », Prosper Enfantin, fonde une communauté sur les hauteurs de Ménilmontant qui sera vite dispersée par la police. Rangées par Karl Marx dans la catégorie du « socialisme utopique », ces idées ont légué au marxisme le concept de lutte de classes et son matérialisme. Mais elles ont aussi influencé de grands capitalistes comme les frères Pereire ou Paulin Talabot. On en fait la source de mouvements aussi divers que la technocratie, le féminisme ou le colonialisme.

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Commentaires
a écrit le 24/08/2014 à 10:46 :
Merci pour l'article, très intéressant.
Peut-on trouver quelque part le texte de cette conférence des frères Pereire en 1832 ?

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