Affaire Kerviel : Hugues Le Bret répond aux internautes de latribune.fr

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(Crédits : DR)
L'ex patron de Boursorama, qui fut directeur de la communication de la Société Générale s'est prêté au jeu d'un tchat video exceptionnel jeudi dernier. Voici la retranscription de cette rencontre à distance avec l'auteur de "La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial".

Bonjour à toutes et à tous, nous avons le plaisir d'accueillir Hugues Le Bret, auteur du livre "La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial".

Hugues Le Bret : Bonjour à toutes et à tous.

 augustin : pourquoi ce livre ?

J'ai vécu quelque chose d'extrêmement dur et exceptionnel. J'ai voulu dire la violence de ce choc. Je voulais qu'on sache que cela pouvait engendrer un effet systémique et que c'était très difficile de lever 5 milliards. Je voulais que l'on sache la vérité sur cette affaire extraordinaire. J'ai attendu le jugement pour le faire. Ce qui était jugé c'était la responsabilité pénale de Jérôme Kerviel. Il a fait appel de ce jugement. La banque de son côté avait déjà payé très cher début 2008.

 lalala : A quel moment avez-vous décidé d'écrire ce livre ?

 J'écris tout le temps. C'est une règle de gestion de crise. Tous les soirs, on fait un bilan, on note les réactions de chacun. Je suis l'ensemble des informations. Je l'ai écrit sur le vif. C'était début 2008. Je l'ai mis dans un tiroir en me disant que je sortirais ce témoignage un jour. La décision de le publier a été prise assez tard, notamment après avoir écouté beaucoup de monde. J'ai pris la décision de publier le 21 septembre dernier

Jacky : Pourquoi avez-vous démissionné de Boursorama ? On dit que vous avez été poussé à la démission car le livre déplaisait au sein de la Société Générale ?

J'adopte une grande liberté de parole. Je dis ce que je pense : du président, des concurrents... C'est un livre « cash ». C'est ma vision, c'est ce que j'ai vécu. Mais ce n'est pas la voix de la Société Générale. J'ai décidé de démissionner de Boursorama parce que cette liberté de parole n'était pas compatible avec ma présence dans le groupe. J'ai décidé donc de partir de moi-même.

NADEAU : Votre titre fait peur. On est passé à quelle distance de la catastrophe financière mondiale? Ça s'est joué à combien d'euros? Combien de temps?

Une crise systémique, l'opinion a compris ces mots à l'automne 2008 après la chute de Lehmann, 9 mois après l'affaire Kerviel. Cette position frauduleuse pouvait provoquer un phénomène de panique généralisée, qui pouvait provoquer une crise de liquidité. Si la machine se grippe, toutes les banques peuvent se laisser entraîner dans l'effet domino. Si la position de 50 milliards avait été connue, nous aurions pu craindre cette situation. Il y a 2 phases très dangereuses : la première dure quatre jours, où l'enjeu est de ne pas entraîner la chute du système, en « débouclant » la position dans la plus grande confidentialité. Puis la phase d'annonce publique qui aurait pu entraîner aussi une panique chez nos clients ou parmi les autres  banques. Après cela, la période d'augmentation de capital reste très stressante, mais l'enjeu est moins dramatique, il s'agit du maintien de l'indépendance de la banque.

Julia : Qu'avez-vous pensé du verdict ? Etes-vous plutôt d'accord avec la condamnation assez "lourde" de JK pour l'exemple ? Ou pensez-vous qu'une plus grande magnanimité aurait été meilleure pour l'image de la SG ?

Les deux. Je suis d'accord avec la prison ferme et les 3 ans. Il y a des faits avérés avec des conséquences très graves. La hiérarchie n'avait pas connaissance de la fraude. En revanche, payer 170 000 ans de salaire est caricatural et contre-productif. C'était une erreur. Même si c'est un point de droit français. Pour l'opinion, cela a une conséquence catastrophique. En revanche, je trouverais choquant que Jérôme Kerviel touche des droits d'auteurs s'agissant d'un livre ou d'un film liés à cette affaire. La Société Générale a bien réagi suite à ce jugement, mais pas assez rapidement.

olivier jacquart : N'aviez-vous pas un devoir de réserve par rapport à ce qui s'est passé à la Société Générale???

C'est la grande question. Je me focalise sur l'affaire en janvier 2008 sous la présidence de Daniel Bouton avec des gens qui ne sont plus dans la banque. Je ne dévoile rien d'autre, je me focalise sur une affaire qui je le rappelle était publique. Il fallait raconter cette histoire de l'intérieur. C'est pour cela que j'ai démissionné. J'avais le choix entre le devoir de réserve et le devoir de vérité : j'ai choisi la vérité. C'est bien Hugues Le Bret qui parle dans ce livre et non pas la Société Générale.

Gilou : On a quand même un peu l'impression à travers ce livre que vous (avec l'aide de vos équipes à la Com) avez sauvé la SG. Non ? Que faites-vous des autres dirigeants ?

C'est mon journal intime. Je n'étais pas dans la salle de marché. Je raconte ce qui s'est passé au 35ème étage. C'est ce que j'ai vécu. J'ai reçu 500 témoignages de collaborateurs de la SG après la publication, à 99% très positifs.

bert92 : Monsieur LE BRET, vous mettez en avant à chacune de vos interventions médiatiques votre libération de la parole, votre liberté d'expression affranchie de tout obstacle, étiez-vous donc à ce point, pieds et poings liés? Merci. B.M.

Pas sur les faits, qui ont été communiqués en transparence. En revanche,j'apporte beaucoup d'éléments nouveaux sur la gestion de la crise de l'intérieur et sur la psychologie des acteurs

Jeremie : Pour vous, Monsieur Bouton a t-il été dépassé par les évènements ?

 Tout le monde a été dépassé par les événements. J'ai été dépassé. Personne n'est préparé à affronter ce genre de choc. On a tous été dépassés ! Le livre a comme thème cette violence, notamment par la taille de cette position, par le stress... La conjonction d'événements était catastrophique, mais la gestion de la crise a permis à la Société Générale de rester vivante. Je ne suis pas très gentil dans un passage avec Daniel Bouton. Je fais un portrait où je fais allusion à son arrogance, mais personne n'est parfait. Ce qui compte est que la gestion de la crise a été très pragmatique.

mozart de la finance : Cher Hugues Le Bret, a t-on fait preuve selon vous de courage politique dans cette affaire??

Je n'aime pas dire de mal des hommes politiques, car c'est un métier très difficile. Mais ce que je leur reproche c'est d'être parfois populistes. C'est bien d'être volontariste, mais dans cette affaire de risque systémique, les hommes politiques ont surenchéri dans le populisme. J'aurais préféré qu'ils soient plus responsables, plus pédagogues, et moins démagogues. Nicolas Sarkozy a aussi fait preuve d'acharnement. Peut-être parce qu'il n'a pas été mis dans la confidence dès le début de l'affaire.

nanmum : Je n'ai pas très bien compris comment Kerviel avait pu détourner cet argent sans que personne se rende compte de rien. Vous qui êtes communicant, vous pouvez me résumer ça d'une manière compréhensible pour quelqu'un qui est nul en finance de marché ????

C'est tout le problème de communication autour de cette crise, c'est que cela ne s'explique pas en deux minutes. Cela demande une culture en la matière. On comprend cela un petit peu en lisant mon livre. Je vous invite surtout à lire l'ordonnance des juges d'instruction ou le jugement du 5 octobre que vous pouvez consulter sur Internet. Ce sont 73 pages tout à fait compréhensibles. C'est un peu dense, il faut tout lire, mais cela vous permet de bien comprendre ce qui s'est passé.

Emma256 : Avec le recul, est-ce qu'il y a une chose que vous regrettez particulièrement dans cette période?

Il y en a beaucoup. Ce que je regrette c'est qu'on ait pu donner l'impression de vouloir charger Jérôme Kerviel. Alors que lors de la conférence de presse, on n'a absolument pas parlé de Jérôme Kerviel, mais _les médias se sont focalisés sur lui. Au moment de la conférence de presse, on vient de passer 4 jours terribles. On a réussi à monter en 3 jours une augmentation de capital de 5 milliards. Nous avons le soulagement d'avoir cantonné le problème. Nous sommes dans une phase post-émotionnelle, d'avoir réussi à éviter d'entraîner une crise systémique. Donc, nous on souhaite avoir une communication rassurante à ce moment là, alors que ceux qui découvrent le sujet sont sous le choc que nous avions de notre côté vécu quatre jours avant. L'opinion se concentre sur le trader. Il y a naturellement eu des erreurs tactiques de communication, des erreurs physiques comme de ne pas être suivi par des médecins dès le début de la crise pour rester en forme...

Thomas U : Le livre se vend bien ? Je le lis pour ma part comme un manuel de communication. Vous êtes un très bon communicant monsieur.

Nous en sommes à un tirage aujourd'hui de 52.000 exemplaires. Le livre se vend très bien. Il y a 4-5 niveaux de lectures : comme un thriller, comme l'histoire de la crise financière, comme l'histoire de la SG pendant 2 ans, comme un cours de gestion de crise ainsi que certaines informations que découvriront les initiés.

Jean-ed : Bonjour Monsieur Le Bret, après ce livre, quel est votre avenir ? Vous allez monter une boîte ? Réintégrer une entreprise, un ministère ? Avez-vous peur ?

J'ai eu tellement peur en janvier 2008 que je n'ai aujourd'hui plus beaucoup peur de grand chose. Je créé une entreprise qui va avoir comme objet le conseil en communication de crise et le conseil en stratégie, notamment web. Je vais faire du conseil pour les entreprises. J'ai déjà 3 clients. Je vais continuer d'écrire un peu, surtout des articles. Et je verrai dans 6 mois si je transforme ce concept de conseil en entreprise plus industrielle ou pas.

Merci Hugues Le Bret. Le mot de la fin

Ce livre me permet de tourner définitivement la page, même si le procès en appel va relancer le feuilleton... pour la banque et le fraudeur. De mon côté, je n'ai plus envie de m'occuper de cette affaire! J'aurais préféré ne pas vivre cette crise. Je termine les interviews par ce chat qui me rappelle _l'organisation d'un chat interne en février 2008, qui avait rassemblé plus de 35 000 collaborateurs et dont les échanges avaient été repris sur La Tribune.fr. Désormais, je me tourne vers l'avenir. Merci beaucoup.

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