« Compte Nickel sera la première néobanque rentable »

Par Delphine Cuny  |   |  1185  mots
Compte Nickel propose un compte sans découvert, avec une carte Mastercard et une appli pour consulter son compte en temps réel. (Crédits : Compte Nickel)
Près de trois ans après son lancement, le service de compte prépayé "sans banque", qui s’ouvre en ligne ou chez le buraliste, dépasse les 465.000 clients. La Fintech, qui a réalisé 20 millions d’euros de chiffre d’affaires, vise l’équilibre mi-2017 et 1 million de clients dans un an.

Au départ, le projet devait s'appeler « No bank ». Aujourd'hui, Compte Nickel se présente comme une « néo-banque », une banque nouvelle génération : son service fournit pourtant un compte « sans banque », où l'on peut déposer son argent, avec un RIB et une carte Mastercard pour payer en magasin ou retirer de l'argent, mais sans découvert autorisé. Le tout souscrit en cinq minutes chez un buraliste ou en ligne (il faut finaliser l'ouverture dans un bureau de tabac), et avec une appli pour consulter son solde en temps réel. Il y a bien une banque tout de même, pour le compte de cantonnement de l'argent des clients, assuré par un partenaire, Crédit Mutuel Arkéa.

L'entreprise derrière ce projet un peu fou, auquel aucun banquier ne croyait, la Financière des Paiements Electroniques (FPE), est en passe de s'imposer comme l'une des Fintech au démarrage le plus réussi en Europe. La startup, qui a levé 35 millions d'euros depuis sa création, notamment auprès du prestigieux fonds Partech Ventures, va fêter en février les trois ans du lancement commercial de Compte Nickel. A la fin décembre, ce dernier a séduit déjà plus de 465.000 clients et revendique 278 millions d'euros de dépôts clients. Hugues Le Bret, cofondateur et président de FPE nous confie :

« Nous ouvrons 26.000 comptes par mois, on ne constate pas de baisse : Compte Nickel est le numéro un des ouvertures de comptes en France, devant le premier des nouveaux entrants. Les banques en ligne ont mis vingt ans à gagner 2,5% de part de marché, nous avons conquis 0,7% du marché en 34 mois d'existence », se réjouit cet ancien Dir Com de la Société Générale et ex-DG de Boursorama, qui sait de quoi il parle.

A l'équilibre à la mi-2017

La FPE, qui dispose d'un agrément d'établissement de paiement auprès de l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR-Banque de France) depuis juin 2013, a généré un chiffre d'affaires de 20 millions d'euros en 2016, en croissance de 120%. Elle prévoit de le doubler cette année. L'entreprise, qui emploie 130 personnes, a poursuivi ses investissements en installant les bornes chez une centaine de buralistes par mois : 2.205 points de vente sont désormais équipés, 3.400 le seront fin 2017.

« Nous atteindrons le point mort à 600.000 clients : nous serons donc rentables à la fin du premier semestre 2017, y compris avec nos investissements de plusieurs centaines de milliers d'euros par mois. Notre priorité, c'est d'arriver à l'équilibre et d'atteindre de 900.000 à 1 million de clients à la fin 2017 », indique le président de la Financière des paiements électroniques.

Un cap symbolique, puisque c'est aujourd'hui le nombre de clients d'ING Direct et de Boursorama, les deux leaders de la banque en ligne, à la clientèle davantage CSP+.

« Certains croient que nous sommes encore une sous-banque pour les pauvres ! Notre marché, c'est l'ensemble de la population. Au départ, nous voulions bancariser les interdits bancaires. Finalement, notre cœur de cible n'est pas celui-ci ou le surendetté : 60% de nos clients sont représentatifs des 45% de Français qui dépassent leur autorisation de découvert au moins une fois par trimestre. Il y a deux France, l'une qui accède au crédit et dispose d'un patrimoine immobilier et financier, et l'autre moitié de la population qui veut juste pouvoir payer et être payée », relève le président de la FPE. « Nous avons aussi des profils de cadres qui utilisent notre carte pour l'e-commerce ou pour des paiements à l'étranger car on ne facture pas de frais. »

Compte Nickel ne propose pas de crédit (et n'a pas l'intention de le faire), ce n'est pas son positionnement. Derrière son innovation à vocation sociale, il y a bien une entreprise, et pas une œuvre philanthropique : Compte Nickel se rémunère par un abonnement annuel de 20 euros, sur les dépôts d'espèces et les retraits (1 euro à un guichet classique) et sur les commissions reversées par les commerçants sur les paiements par carte. Hugues Le Bret assure que le coût de ce compte prépayé revient au client en moyenne à 46 euros par an "contre 400 euros en moyenne pour cette population [à cause des frais d'incidents, rejets de prélèvements, etc., Ndlr] ; nous gagnons notre vie grâce aux volumes".

Fintech mais pas pure digitale

La néobanque prétend « offrir une prestation technologique qui permet au client de prendre le contrôle » et défend son statut de Fintech, malgré son modèle pas intégralement digital et son ancrage physique local. L'arrivée d'Orange Bank, au printemps, aux objectifs plutôt conservateurs (2 millions de clients à terme, dans dix ans), ne lui fait pas peur, considérant que tous les nouveaux entrants contribuent à ouvrir davantage le marché.

« Nous voyons arriver des gens plus aisés qui cherchent le meilleur service, un parcours client plus simple et plus transparent », fait valoir l'ancien banquier reconverti en startupper.

Quant aux récents déboires de la startup Morning (qui a retrouvé son agrément ACPR et a pu reprendre son activité), il s'interdit de commenter, mais observe :

« La barrière à l'entrée est importante. Il ne faut pas sous-estimer la partie service clients et la partie conformité, réglementaire, ce sont plus de la moitié de nos effectifs. »

Compte Nickel, qui n'a pas encore eu les honneurs du classement des Fintech les plus innovantes de KPMG (où figurent Lendix, Leetchi et Fluo), ne se laisse pas intimider par les startups étrangères championnes du buzz, comme la britannique Atom Bank ou l'allemande N26, qui s'est lancée en France et a réalisé une importante levée de fonds en juin (40 millions de dollars), « mais nous avons beaucoup plus de clients, et pour 65% d'entre eux, c'est leur compte principal ». N26 revendique plus de 200.000 clients.

« Les modèles gratuits ou à primes à l'ouverture des comptes, fondés sur le cross-selling, sont moins prometteurs et ont des coûts d'acquisition de clients élevés. Nous sommes la seule néobanque avec un vrai modèle et la plus prometteuse en Europe. Parmi les Fintech, dans le domaine BtoC (grand public), nous serons celle qui sera rentable le plus vite : en trois ans, tandis que la moyenne est à sept ans.»

Pour l'instant, Compte Nickel reste concentré sur la France, « on a une telle profondeur de marché et une telle croissance ». Et ouvrir un marché à l'étranger représenterait un gros investissement à financer, « ce serait un foyer de perte à 20 millions d'euros ». Il faudra cependant préparer la suite et proposer une sortie aux 140 actionnaires individuels (dont des chefs d'entreprise comme Philippe Oddo, Pierre Le Tanneur ou Laurent Gerbi, au conseil de surveillance), aux côtés de la Confédération des buralistes, de Partech et des fondateurs. Et peut-être choisir une voie « entre LBO, IPO, sortie industrielle », envisage Hugues Le Bret.

« Nous verrons si l'on invente une nouvelle 'equity story' [la trajectoire de l'entreprise racontée aux investisseurs, son modèle et ses perspectives, Ndlr] plus agressive, nous le déciderons avec nos investisseurs. »