Paiement : « si ce n’est pas une bulle, cela y ressemble » selon Ingenico

Par Delphine Cuny  |   |  1363  mots
« Ingenico est en train de réussir sa mutation digitale » assure Philippe Lazare, le Pdg du leader mondial des terminaux de paiement. Il s'interroge sur les niveaux de valorisation impressionnants d'Adyen ou d'iZettle, les nouvelles stars du secteur. (Crédits : Ingenico / Capa)
Le Pdg du leader mondial des terminaux de paiement, Philippe Lazare, veut convaincre les investisseurs que le groupe français « est en train de réussir sa mutation digitale. » Dans un univers en pleine ébullition, reparti dans une nouvelle vague de concentration, il s'interroge sur les niveaux de valorisation des nouvelles stars du secteur comme le néerlandais Adyen et le suédois iZettle. Entreten.

Avec son téléphone mobile, un bracelet connecté dans un festival, ou dans le Messenger de Facebook, bientôt en virement instantané dans toute l'Europe : le paiement est en train de connaître une véritable révolution à l'heure du smartphone. Le pionnier des terminaux de paiement électronique, Ingenico, leader mondial, a engagé une profonde transformation de son modèle pour s'adapter à ces nouvelles façons de payer et aux nouveaux entrants qui ont débarqué en force, des Américains Square et Stripe au suédois iZettle, en passant par le néerlandais Adyen. PDG du groupe français depuis 2010, Philippe Lazare, 61 ans, assure qu'« Ingenico est en train de réussir sa mutation digitale. » À l'occasion de la publication des résultats du premier semestre, il partage son analyse d'un secteur en pleine ébullition. Entretien.

LA TRIBUNE - Vous annoncez la signature d'un accord de combinaison avec l'allemand BS Payone. Quel bénéfice allez-vous tirer de ce rapprochement ?

PHILIPPE LAZARE - Ingenico a beaucoup à gagner dans cette joint-venture, à laquelle nous apportons nos actifs en Allemagne et les Sparkassen [caisses d'épargne allemandes, ndlr] leur division de paiements en ligne Payone et leur solution d'acceptation de paiement par carte en boutique. C'est une opération sans numéraire, à une période où les multiples ne font qu'augmenter. Nous aurons le contrôle, en détenant 52% de l'ensemble, que nous intégrerons à 100% dans nos comptes à partir de 2019. Avec ce rapprochement, nous gagnons 255.000 commerçants supplémentaires dans une économie, l'Allemagne, qui utilise encore beaucoup les espèces (plus de 70% des transactions) et recèle le plus fort potentiel de croissance des paiements électroniques en Europe : +7% par an attendu au cours des cinq prochaines années. De fait, nous devenons numéro un en Allemagne et sa région, avec désormais un portefeuille de 355.000 commerçants.

Vous publiez vos résultats semestriels. En février, les marchés avaient mal réagi à la publication des comptes annuels. Les investisseurs s'interrogent sur l'avenir d'Ingenico, que leur répondez-vous ?

Je leur réponds qu'ils ont tort de s'inquiéter ! Ingenico est en train de réussir sa mutation digitale. Historiquement, l'entreprise se consacrait entièrement à la vente de terminaux de paiement électronique. Par croissance interne et par acquisitions, elle s'est profondément transformée pour présenter aujourd'hui un profil équilibré entre la vente de terminaux aux banques et acquéreurs et la vente en direct de notre division de détail, entre la vente de « hardware » et les services digitalisés. Ces revenus récurrents protégeront l'entreprise des aléas des ventes de terminaux, à la croissance plus basse.

Votre mue vers les services et le digital va-t-elle assez vite ?

Cela ne va jamais assez vite ! Je partage l'impatience des investisseurs. Mais on ne peut transformer une entreprise mature à la vitesse d'une startup. Ingenico est une société industrielle, qui emploie 8.000 salariés et vend dans 170 pays : modifier son profil de génération de revenus ne peut se faire d'un claquement de doigts, il faut protéger les fondamentaux.

Après le rachat du suédois Bambora l'an dernier pour 1,5 milliard d'euros, participerez-vous à la nouvelle vague de consolidation qui s'est enclenchée, avec le rachat de Six Payments par Worldline et celui d'iZettle par PayPal ?

La structure de l'opération de rachat de Six Payments par Worldline est assez proche de celle que nous avons convenu avec BS Payone, un apport d'actifs, avec peu de numéraire, ce qui est raisonnable dans un secteur où les valorisations sont extrêmement élevées. PayPal a payé 2,2 milliards de dollars pour une société qui ne dégage aucun résultat. Ingenico est une société cotée, qui a des responsabilités vis-à-vis de ses actionnaires. Nous n'avons pas la taille ni les moyens financiers de PayPal. Je rappelle qu'il y a dix ans, Ingenico ne réalisait que 500 millions d'euros de chiffre d'affaires ! L'an dernier, nous avons dépassé les 2,5 milliards d'euros. On ne peut se lancer dans des acquisitions déraisonnables à un moment où l'on observe, si ce n'est une bulle, tout au moins une vision spéculative du secteur. La seule conclusion positive que j'en tire est qu'Ingenico est très nettement sous-valorisé !

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Malgré la spéculation qui s'est emparée du secteur, le cours d'Ingenico est en berne, en baisse de 17% depuis janvier contre +2% pour le SBF 120. Le groupe n'est-il pas devenu une proie ?

Ingenico restera perçu comme une cible tant que notre valorisation restera incertaine, tant que nous n'aurons pas fini l'exercice de mutation. On ne peut reprocher aux investisseurs de nous regarder avec un œil interrogatif. Si l'on analyse sous l'angle de la somme des parties, en appliquant le multiple de notre concurrent Verifone sur la partie Banques et acquéreurs et un multiple courant de 15 sur notre activité Retail, la valorisation apparaît mécaniquement très nettement au-dessus de 90 euros par action [contre un cours actuel de 72 euros, ndlr].

Le conseil d'administration d'Ingenico a-t-il été approché par des fonds de private-equity, comme l'indiquait Bloomberg en juin?

Non. Ingenico fait régulièrement l'objet de supputations sur son devenir. Nous ne sommes pas les seuls à faire cette analyse sur notre sous-valorisation. La valeur d'Ingenico a atteint un point haut de 7 milliards d'euros à l'été 2015 [contre une capitalisation actuelle de 4,6 milliards d'euros, ndlr], avant notre tentative d'acquisition de Worldpay, qui a préféré entrer en Bourse puis s'est fait racheter par l'américain Vantiv [pour 10 milliards d'euros, ndlr]. Nous essayons de ne pas piloter l'entreprise les yeux rivés sur le cours de Bourse ! Nous sommes très sereins car nous savons que nous sommes capables de réaliser cette transformation.

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Avez-vous songé à sortir Ingenico de la Bourse ?

Nous cherchons plutôt à définir notre stratégie à moyen long terme. Nous avons établi des projections 2020 qui reposent sur des hypothèses de croissance forte.

Que vous inspire l'introduction en Bourse d'Adyen, sur une valorisation de 14 milliards d'euros  ?

Etre valorisé 14 milliards en générant 99 millions d'euros d'Ebitda [excédent brut d'exploitation], si ce n'est pas une bulle, cela y ressemble. Il faut avoir de vraies perspectives de croissance pour mériter un multiple de 140 fois. Je suis très impressionné par ces niveaux de valorisation. Adyen mène très bien sa barque. Ses fondateurs ont démarré de zéro, sans héritage technique. Ingenico a été fondée en 1980, il y a 38 ans, elle a démontré sa longévité, sa solidité. On peut s'interroger, qu'est-ce que sera Adyen dans 30 ans ?

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Vous avez nommé mi-juillet Nicolas Huss (ex-CEO de Visa Europe) au poste nouvellement créé de directeur général délégué (Chief Operating Offficer, COO). Quel sera son rôle ? Préparez-vous votre succession ?

La préparation de ma succession appartient au conseil d'administration. J'ai souhaité que Nicolas, qui nous a rejoint il y a un an, prenne cette fonction car l'entreprise a besoin d'être pilotée au jour le jour. Je m'occupe des questions stratégiques, de la capacité à financer notre croissance future, lui d'animer les équipes au quotidien. Nous ne sommes pas trop de deux pour piloter opérationnellement l'entreprise, alors que nous devons préparer activement l'avenir.

Propos recueillis par Delphine Cuny

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[Un premier semestre faible]

Ingenico a réalisé un chiffre d'affaires de 1,2 milliard d'euros au premier semestre 2018, en hausse de 1%. L'activité de vente indirecte aux banques et acquéreurs est en repli de 15% (-11% en données comparables, à 599 millions d'euros, tandis que celle de vente directe (retail) est en croissance de 22% à 630 millions d'euros (+6% en comparable). La marge opérationnelle a baissé de 4,6 points à 12,9% et le bénéfice net a été divisé par deux à 54 millions d'euros. Le groupe a été pénalisé par les effets de change et par des effets de saisonnalité se traduisant par « un premier semestre faible et sera rattrapé par un second semestre plus dynamique » assure Ingenico.