À L’Aigle, l’industrie de l’aiguille résiste
Nathalie Jourdan
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La machine de tallage, qui trie les aiguilles par taille, affiche deux siècles au compteur.
Bohin
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La machine de tallage, qui trie les aiguilles par taille, affiche deux siècles au compteur.
Bohin
Il flotte dans l'air une odeur d'huile entêtante. Dans un cliquetis incessant, une machine laisse choir une minuscule goutte de verre (de Murano s'il vous plaît) qui vient s'arrondir impeccablement sur la tête d'une épingle. Plus loin, une autre plus silencieuse enfile des aiguilles à coudre sur une bande de tissu noir avant d'enfermer l'ensemble dans une pochette cartonnée. Bienvenue dans les ateliers de la manufacture Bohin, leader français de la mercerie industrielle.
Installée près de L'Aigle (Orne), ancienne place forte de l'épinglerie artisanale, l'usine à laquelle est adossé un musée est la dernière survivante du petit empire fondée par le génial industriel normand Paul Bohin au début de 19ème siècle. Une quarantaine de salariés aux doigts de fée y fabrique encore, chaque année, plusieurs millions d'aiguilles et d'épingles sur des installations datant, pour certaines, du temps de la révolution industrielle. « La machine de nickelage est la plus jeune et la seule à contenir de l'électronique, elle a 50 ans. La plus vieille a plus de 200 ans », énumère dans un sourire Chloé Perrotte, responsable des visites.
Même si le made in France ne représente plus que 15% des quelque 2500 références qu'elle conçoit et commercialise, la maison veille jalousement à perpétuer un savoir-faire manufacturier qui n'a plus d'équivalent sur le Vieux Continent. Empointage, embavure, trempe, polissage ... Ici, on ne cède rien sur les plus de vingt étapes nécessaires pour transformer un mince fil de métal souple en aiguille. La garantie d'obtenir le nec plus ultra du piquant et de la robustesse, celui qui vaut à la marque d'avoir ses entrées depuis près de deux siècles dans toutes les grandes maisons de couture et dans les tiroirs de la plupart des familles françaises.
Bohin n'en est pas moins une miraculée. « Dans la deuxième moitié du vingtième siècle , tous les marchés se sont écroulés, les uns après les autres », raconte Audrey Regnier, sémillante quadra, à sa tête avec son mari Fabien. Le déferlement du prêt à porter démode la couture maison. Les couches-culottes à scratch ringardisent les épingles à nourrice, un autre produit vedette du groupe. Même les banques cessent de lier leurs billets avec des épingles leur préférant le bandeau.
Nathalie Jourdan