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ClimatEnergie & Environnement

"Le combat pour le climat est compatible avec la compétitivité" Bruno Lafont (Lafarge)

Photo de Les correspondants de La Tribune

Propos recueillis par Dominique Pialot

Publié le 04 février 2015 à 19:00 - Mis à jour le 04 février 2015 à 19:09

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Bruno Lafont, qui dirige depuis 2007 Lafarge - le grand groupe français de matériaux de construction -, cumule plusieurs casquettes* au sein d'instances européennes et mondiales. À ce titre, il expose le point de vue des entreprises multinationales sur les sujets climatiques.

La Tribune. Le rôle des entreprises dans la lutte contre le changement climatique a-t-il évolué ces dernières années ?

Bruno Lafont. Les entreprises ne sont plus un simple élément de la société civile parmi d'autres, mais un acteur identifié comme ayant un rôle clé à jouer. Nous sommes de plus en plus associées en amont des décisions, comme cela a été le cas à New York en septembre dernier, en préparation de la COP21 [Conférence de Paris sur les changements climatiques, organisée par l'ONU, du 30 novembre au 15 décembre 2015]. Les meilleurs gouvernements au monde sont ceux qui dialoguent le plus avec leurs entreprises, de façon formelle ou informelle. C'est évidemment le cas de l'Allemagne, mais aussi de plus en plus de pays émergents, du Nigéria à la Chine. La France commence à s'y mettre aussi, avec le Conseil stratégique de l'attractivité instauré en février 2014.

Cette lutte contre le changement climatique se traduit de plus en plus en actions et ce que font les entreprises se voit de plus en plus. Du côté des politiques, de Ban Ki Moon à Laurent Fabius, on observe une prise de conscience du lien entre protection du climat et économie. Et en corollaire, un meilleur accueil et une meilleure écoute réservés aux entreprises. Car il ne s'agit pas seulement de réduire nos propres émissions, mais aussi d'inventer les produits, services ou systèmes pour construire un monde moins carboné. C'est ce qui s'est déjà produit suite au Grenelle de l'environnement : tout le monde a bien compris qu'il fallait inventer les solutions pour améliorer l'efficacité énergétique des bâtiments.

Qu'attendent les entreprises de la COP21 ?

Elles attendent bien sûr un accord international, assorti d'objectifs clairs qui s'appliquent à tous - en particulier aux membres du G20 qui représentent 80 % des émissions de CO2 - et d'outils pour les atteindre. Le lien entre économie et lutte contre le changement climatique devient de plus en plus évident et reconnu, mais au-delà, les entreprises attendent une garantie que ce combat pour la protection du climat puisse être compatible avec le maintien de leur compétitivité. Il faut faire en sorte que l'innovation soit vraiment récompensée et que les investissements s'avèrent réellement rentables à terme, notamment grâce à un cadre réglementaire stable.

Vous-même avez déjà procédé à de nombreux investissements qui réduisent vos émissions de CO2...

Oui, nous investissons sur ce sujet depuis de nombreuses années. Et cela se révèle payant. Au départ, il s'agit de reconnaître notre rôle, puis de prendre quelques décisions contraignantes. Mais à l'arrivée, cela donne une meilleure entreprise, avec une activité plus innovante, de meilleurs produits et même des coûts en baisse. D'ailleurs, beaucoup d'entreprises européennes sont devenues des championnes sur ce sujet, en prenant les choses dans l'ordre et en laissant le temps nécessaire pour que les ruptures technologiques se fassent. En dehors des cimentiers, des entreprises des secteurs du recyclage et des déchets ou encore de l'efficacité énergétique en ont fait des éléments de croissance de leur activité.

Cela démontre que des entreprises dont le marché est pourtant mondial peuvent agir alors même qu'il n'existe pas de cadre contraignant en dehors de l'Europe...

En effet, ces entreprises ont réussi à concilier lutte contre le changement climatique et compétitivité, mais il reste un problème d'échelle.

Aujourd'hui, on ne dispose pas encore de toutes les solutions qui devront être mises en oeuvre. C'est le cas pour le stockage de l'énergie. Dans d'autres cas comme le captage et stockage de CO2 (CCS, pour carbon capture and storage), les technologies existent mais ne sont pas rentables dans les conditions actuelles. Pour que l'effort collectif permette de limiter les émissions de façon à plafonner la hausse des températures à +2°C, on a besoin d'une politique orientée de façon continue mais progressive vers une économie à bas carbone : les infrastructures doivent être envisagées différemment, la recherche publique doit être plus clairement orientée pour favoriser plus de ruptures technologiques et les entreprises doivent avoir un horizon clair. Ce qui est efficace, c'est un changement programmé et anticipé.

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Lafarge est membre du projet international Cement Sustainability Initiative [CSI, initiative du secteur cimentier pour la durabilité] que vous coprésidez. En quoi cela consiste-t-il ? Peut-on s'en inspirer dans d'autres secteurs ?

Cette expérience montre que certaines initiatives peuvent être prises sur le plan mondial sans attendre un accord international. N'oublions pas que les décisions prises lors de la COP21 s'appliqueront seulement à partir de 2020. D'ici là, les entreprises vont continuer d'avancer.

La CSI a été lancée dans le cadre du Conseil mondial des entreprises pour le développement durable (WBCSD) avec trois entreprises en 2000. Aujourd'hui, nous sommes 24 membres [représentant environ 30 % des émissions du secteur, ndlr]. Nous avons d'abord élaboré un protocole commun de mesure des émissions ; nous avons décidé de faire auditer ces mesures et les rapporter à l'organisme, et nous avons pris des engagements sur notre niveau d'émissions. Grâce à leur performance, les membres de la CSI ont réduit leurs émissions annuelles d'un volume équivalent à deux fois celles émises par un pays comme la Suisse. Lafarge, pour sa part, les a diminuées entre 1990 et 2013 de 26 % par tonne de ciment produite dans le monde et notre objectif est de 33 % à l'horizon 2020. Cette initiative met donc en évidence les bénéfices de la mesure et des échanges et la dynamique de progrès qu'ils favorisent.

D'autres secteurs s'inspirent de cet exemple, dont la chimie ou les pneumatiques.

Quels enseignements doit-on tirer des résultats décevants du marché européen du carbone ?

Jusqu'ici ce marché européen n'a pas fonctionné de façon satisfaisante, mais il va être amélioré, il y a des solutions. C'est au régulateur d'intervenir, comme peuvent le faire les banques centrales sur les marchés des changes.

Surtout, d'autres marchés du carbone se mettent en place un peu partout dans le monde, ce qui va dans la direction que nous souhaitons, l'établissement d'un prix du carbone. Évidemment, l'idéal serait que ce prix soit régulé au niveau international, pour éviter les distorsions de concurrence entre des entreprises évoluant dans des environnements trop différents.

Le problème, c'est la situation de départ et les efforts que cela représente pour chaque pays. Il faut commencer par prendre des engagements vertueux et définir les outils pour les tenir. C'est l'un des défis de la COP21. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain.

Tous les États vont peu à peu être poussés à prendre des engagements. C'est le cas en Chine en raison du lien entre pollution, climat et santé publique. Mais c'est aussi le cas dans certains pays du Maghreb, qui commencent à envisager de développer les énergies renouvelables indépendamment de leurs réserves en gaz naturel.

Quels sont vos principaux chevaux de bataille dans les différentes instances auxquelles vous appartenez ?

En dehors d'un prix du carbone, une normalisation intelligente pourrait être un puissant levier dans la mise en oeuvre d'une économie décarbonée, mais il faut faire attention au degré de finesse de la régulation. Dans le bâtiment, en particulier, nous sommes de fervents défenseurs des méthodes de mesure, mais nous demandons qu'on se focalise sur la performance globale, et non sur le choix des matériaux employés pour l'atteindre. À nos yeux, c'est l'analyse de cycle de vie [ACV, qui calcule l'effet d'un produit ou service sur toute sa durée de vie, de l'extraction des matériaux jusqu'à leur fin de vie en passant par les phases de fabrication et d'usage, ndlr] qui doit faire foi. Mais il n'existe aujourd'hui aucune méthode d'ACV certifiée. Nous demandons donc la certification des méthodes de mesure.

À l'échelle européenne, en tant que président du pôle développement durable du Medef et président du groupe énergie et climat de l'European Round Table of Industrialists (ERT), il s'agit de trouver les moyens de réconcilier les sujets énergie, climat et croissance. À ce sujet, le concept de croissance verte me semble impropre, car il sous-entend qu'un pan de la croissance serait vertueux, et l'autre, non. En revanche, il semble clair que les changements qui vont devoir être conduits en raison du changement climatique peuvent être des vecteurs de croissance.

_____

* Président du pôle développement durable du Medef, président du groupe énergie et climat de l'European Round Table of Industrialists, membre du comité exécutif du Conseil mondial des entreprises pour le développement durable (WBCSD) dont il codirige le projet « efficacité énergétique des bâtiments » et coprésident de la Cement Sustainability Initiative.

Propos recueillis par Dominique Pialot

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