Fukushima, dix ans après : EDF doit encore faire plus pour la sûreté nucléaire

 |  | 2644 mots
Lecture 14 min.
Dès 2011, EDF a décidé de créer une sorte d'équipe commando rompue aux scénarios extrêmes. La Farn (pour Force d'action rapide du nucléaire) compte 300 salariés d'EDF et est opérationnelle depuis 2013.
Dès 2011, EDF a décidé de créer une sorte d'équipe commando rompue aux scénarios extrêmes. La Farn (pour Force d'action rapide du nucléaire) compte 300 salariés d'EDF et est opérationnelle depuis 2013. (Crédits : EDF)
FUKUSHIMA, DIX ANS APRES - Épisode 1/7. Tout au long de la semaine, La Tribune publie une série d'articles à l'occasion du dixième anniversaire de la catastrophe nucléaire de Fukushima, survenue le 11 mars 2011. Dix ans après, qu'est ce qui a changé dans les centrales nucléaires françaises ? Si d'indéniables renforcements ont été apportés par EDF, de nombreux chantiers doivent encore être menés.

"Tous ceux qui travaillaient dans une centrale nucléaire se souviennent exactement du lieu où ils étaient au moment de la catastrophe de Fukushima. Moi je travaillais à la centrale de Chinon. J'ai croisé le directeur. On comprenait qu'il s'était passé quelque chose de grave, mais on ne se doutait pas des conséquences. Les exploitants nucléaires font partie d'une grande famille et même si ce qui se passait pouvait paraître très lointain, ça nous touchait directement", se souvient Pierre Boyer, aujourd'hui directeur de la centrale nucléaire du Bugey, située à quelques dizaines de kilomètres de Lyon.

Rappelez-vous. Il y a presque dix ans jour pour jour, le 11 mars 2011, un séisme sous-marin de magnitude 9 ébranle le nord-est de l'archipel. Quelques instants plus tard, le Japon est frappé par un terrible tsunami qui entraîne la mort et la disparition de dizaines de milliers de personnes. Un mur d'eau de près de 15 mètres de haut franchit les digues de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, située juste en face de l'océan. La centrale est alors privée de courant et ses groupes électrogènes de secours, noyés, ne fonctionnent plus, provoquant la fusion de trois réacteurs. C'est la plus grave catastrophe nucléaire après l'accident de Tchernobyl survenu en 1986. L'onde de choc se propage rapidement jusqu'en France et ses 58 réacteurs.

Stress tests sur tous les réacteurs

"En 2011, quand l'accident survient, l'ASN (l'Autorité de sûreté nucléaire, ndlr) demande instantanément une évaluation complémentaire de sûreté des réacteurs. L'idée est de réaliser des stress tests (inspirés du secteur de la finance, ndlr) sur les réacteurs tels qu'ils sont, en partant du postulat qu'ils vont subir une agression qui va bien au-delà des hypothèses de catastrophes sur lesquelles ils ont été construits", retrace Régis Clément, aujourd'hui directeur adjoint, division production nucléaire d'EDF.

L'ASN donne une première appréciation dès 2011 : globalement les réacteurs français disposent d'un haut niveau de robustesse, mais des améliorations supplémentaires doivent être réalisées pour tirer tous les enseignements de la catastrophe de Fukushima. Elles doivent répondre à trois grands objectifs. EDF doit être capable de faire face à une situation où plusieurs réacteurs d'un même site sont affectés simultanément par une perte totale de refroidissement et une perte totale d'alimentation électrique. Le scénario catastrophe qui s'est justement déroulé à Fukushima. La deuxième demande consiste à avoir une organisation de crise capable de gérer simultanément plusieurs réacteurs accidentés. Enfin, EDF doit être en mesure d'éviter des conséquences irréversibles et durables sur l'environnement.

Ces trois grands objectifs de sûreté vont se traduire par le déploiement de nouvelles mesures matérielles et organisationnelles. Un déploiement articulé en deux temps : d'abord la phase réactive, puis la phase pérenne qui implique des chantiers bien plus lourds.

Une équipe commando de 300 personnes

Dès 2011, EDF met ainsi sur pied une véritable équipe commando, baptisée la Farn (pour Force d'action rapide du nucléaire), rompue aux scénarios extrêmes.

"Ce sont 300 salariés répartis sur quatre aires régionales : à Paluel en Seine-Maritime, à Civaux à côté de Poitiers, à Dampierre à côté d'Orléans et à Bugey, près de Lyon. Cette formation spéciale est capable d'intervenir sur n'importe quel site français en moins de 24 heures et dispose de trois jours d'autonomie complète en carburant et en nourriture. Ils disposent de moyens hors du commun (terrestres, fluviaux, aériens) pour pouvoir intervenir sur un site, même s'il est coupé du monde, et réaliser des opérations spécifiques pour rétablir le refroidissement et l'alimentation électrique", détaille Régis Clément.

Tous sont salariés d'EDF et volontaires. Leur temps de travail est partagé entre l'entraînement et le maintien de leurs compétences initiales dans le nucléaire. "Depuis 2013, la Farn a réalisé près de 50 exercices d'ampleur", précise le directeur adjoint. Le dernier en date s'est déroulé en janvier à la centrale de Paluel en Normandie, où hélicoptère, grue articulée et tyrolienne ont été déployés.

Dans la foulée de l'accident, l'électricien s'attache également à réaliser de nombreux ajustements et renforts, comme l'ajout de groupes électrogènes pour assurer en toutes circonstances l'éclairage dans la salle de commande, l'ajout de pompes mobiles, ou  encore l'augmentation de l'autonomie de certaines batteries.

Mais le plus gros morceau des améliorations exigées par le gendarme du nucléaire est lui beaucoup plus long à mettre en œuvre. Et les derniers travaux ne devraient s'achever que dans quelques années. Plus de dix ans après la catastrophe donc. Parmi eux, l'installation des fameux Diesels d'ultime secours, les DUS. Ces derniers doivent garantir le fonctionnement des systèmes de refroidissement de la centrale dans une situation critique.

Des dispositifs d'ultime secours complexes à déployer

Aujourd'hui, tous les réacteurs tricolores en sont équipés, mais le dernier n'a été mis en service que le mois dernier à Paluel. Officiellement EDF a bien respecté le calendrier imposé par l'ASN, mais celui-ci a été renégocié, le délai étant initialement prévu pour le 31 décembre 2018. "Lorsqu'on a chiffré l'échéance initiale de ces installations, on ne connaissait pas la complexité des chantiers", justifie Régis Clément.

Il ne s'agit pas, en effet, d'un banal groupe électrogène. Son moteur fait 3 MW, l'équivalent de la puissance d'un moteur d'un cargo ou d'un gros porte-containers. Celui-ci se trouve à l'intérieur d'un bâtiment de 25 mètres de haut qui repose sur des plots parasismiques et qui est bardé de grillages pour résister à des vents de 300 km/h.

"Ces dispositifs font du DUS un bâtiment complexe à fabriquer. Ce sont des très gros chantiers d'une grande complexité", pointe Régis Clément.

Deuxième chantier d'envergure : la mise en place de système d'alimentation en eau d'ultime secours afin d'avoir de l'eau en toute circonstance pour refroidir les réacteurs. "Nous partons du même postulat, en se disant que ce qui est prévu pour faire face aux situations les plus improbables ne fonctionnera pas et qu'il faut un dispositif supplémentaire", explique Régis Clément. Autrement dit : il faut imaginer l'inimaginable. Concrètement pour EDF, cela consiste à chercher de l'eau dans les nappes phréatiques situées en dessous des centrales, en réalisant des forages, pour pouvoir refroidir les piscines de stockage de combustibles et acheminer de l'eau vers les réacteurs.

Glissement du calendrier

"Sur ce point, il y a un certain nombre de réacteurs où les travaux seront terminés en 2022 et non en 2021", reconnaît Régis Clément.

De son côté, Olivier Dubois, directeur adjoint de l'expertise de sûreté à l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), la branche technique du gendarme du nucléaire, anticipe un probable débordement sur l'année 2023.

EDF explique ce retard par des problèmes techniques liés à la productivité effective de certains puits en nappe phréatique et les délais liés à l'obtention d'autorisations administratives nécessaires pour réaliser les forages. "Pour répondre à la demande de l'ASN, nous prévoyons des dispositifs provisoires", ajoute-t-il. Ces dispositifs consistent en de grands réservoirs d'eau souples, relativement plats et résistants aux séismes. 24 réacteurs en seront dotés d'ici à la fin 2021, promet EDF. Aujourd'hui, seuls sept réacteurs sont, quant à eux, dotés d'une source d'eau ultime définitive.

D'autres dispositifs prescrits par l'ASN n'ont pas encore été construits ou activés. C'est le cas par exemple des systèmes d'arrêt automatiques des réacteurs en cas de séisme. "Le système existe sur toutes les centrales, mais il n'a pas forcément été activé sur l'ensemble des réacteurs. C'est une modification qu'EDF prévoit de faire lors de la quatrième visite décennale", précise Olivier Dubois. Quant aux centres de crise locaux bunkerisés, pour l'instant, seule la centrale de Flamanville en est équipée. "Les 17 autres seront construits entre 2022 et 2026", indique l'expert en sûreté.

Des murs et des digues érigés contre les inondations

A ces travaux génériques à toutes les centrales, s'ajoutent des mesures de renforcement ad hoc selon la localisation spécifique de chacun des réacteurs. Sur la Côte d'Opale, entre Dunkerque (Nord) et Calais (Pas-de-Calais) des tractopelles ont commencé à déraciner des dizaines d'arbres face à la mer, rapporte France Info. Ce sont les premières étapes d'un vaste chantier qui consiste à construire un mur de 4 mètres de haut tout autour de la centrale de Gravelines (Nord) pour la protéger de tout risque d'inondation. Une digue a également été rehaussée autour de la centrale nucléaire du Blayais, située en bord de Gironde, alors que cette dernière avait déjà subi une inondation en 1999 lors du passage de la tempête Martin. Pour la centrale de Tricastin (Drôme), EDF a dû renforcer une digue, jugée trop fragile face au risque sismique, pour protéger davantage un réacteur situé à proximité d'un canal.

Mais les efforts d'EDF pour muscler ses centrales face aux agressions extrêmes sont loin d'être finis. Une troisième et dernière phase de modifications des centrales a été demandée par le gendarme nucléaire dans le cadre de la prolongation de leur durée de fonctionnement. Dans cette optique, des améliorations de sûreté significatives doivent être effectuées sur les réacteurs à l'occasion de leur quatrième visite décennale. Elles doivent permettre d'éviter la fusion du cœur d'un réacteur en cas d'agression extrême. Et, si la fusion a quand même lieu, de limiter les répercussions dans l'environnement.

Des milliards d'investissements

 "L'objectif de la visite décennale c'est de faire tendre la sûreté de nos réacteurs vers le niveau de sûreté des EPR, qui correspondent au plus haut standard de sûreté dans le monde aujourd'hui", explique  Pierre Boyer, directeur de la centrale du Bugey.

Sur ce site, le réacteur numéro 4 est justement à l'arrêt depuis novembre dernier pour passer sa quatrième visite décennale, qui doit lui permettre de vivre au-delà de 40 ans. C'est le troisième réacteur du parc français à passer cet examen hors-norme.

 "Nous renforçons, par exemple, la tenue au séisme d'un bon nombre de matériels de la centrale. Ce sont des travaux imposants. Une soixantaine de grosses modifications sont prévues en plus de 20.000 opérations de maintenance. C'est pour cette raison que les arrêts décennaux durent entre cinq et six mois", explique le directeur de la centrale.

Parmi les travaux engagés, la mise en place d'un troisième circuit de refroidissement de l'enceinte. Celui-ci doit permettre d'évacuer la chaleur en cas de fusion du cœur pour contrôler la pression dans l'enceinte afin d'éviter de devoir l'éventer, ce qui conduirait à des rejets radioactifs. Autre gros œuvre prévu : l'installation d'un récupérateur de corium. Ce dispositif, nativement intégré dans les EPR qui ont été conçus après 2011, vise à préserver le cœur fondu au sein de la centrale pour éviter une explosion. D'ici 2023, les quatre réacteurs de la centrale du Bugey auront passé leur quatrième visite décennale, pour un coût estimé à 2,1 milliards d'euros.

Des renforcements réels, mais encore insuffisants

Alors, dix ans après la catastrophe de Fukushima, quel bilan peut-on tirer de ces nouveaux dispositifs de sûreté ?

"Des phases ont été déployées avec des renforcements réellement significatifs de la sûreté. Si on regarde l'image globale en se projetant au moment où toutes les modifications auront été intégrées, on disposera d'un noyau dur robuste pour faire face aux agressions extrêmes. Mais nous n'y sommes pas encore et cela va demander encore du temps", nuance Olivier Dubois.

"Dix ans après Fukushima, aucun réacteur en France n'est aux normes initialement prévues. L'ASN n'a pas été assez sévère pour la mise en oeuvre des différents travaux. Et, certains travaux ne prendront fin qu'en 2039", critique Roger Spautz, chargé de campagne nucléaire à Greenpeace France, qui demande au gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour accélérer le calendrier des travaux et de faire toute la transparence sur le niveau de sûreté réel des réacteurs.

Surtout, malgré toutes les améliorations prévues par EDF, le niveau de sûreté des réacteurs de deuxième génération, qui constituent actuellement le parc français, restera différent de celui d'un EPR.

"Un réacteur de troisième génération est intrinsèquement conçu avec un niveau de redondance beaucoup plus important. On ne peut pas transformer un réacteur de 900 MW en EPR, en termes de sûreté. Rajouter des systèmes supplémentaires complexifie l'installation et son exploitation. Il y a donc des limites à l'exercice", estime l'expert en sûreté.

Dérive de la qualité

Par ailleurs, malgré tous les renforcements apportés et à venir, la question de la conformité reste primordiale pour que les centrales tiennent des niveaux d'agression plus élevés."L'Alpha et l'Oméga de la sûreté c'est que les installations soient conformes", insiste Olivier Dubois.

Or, certaines carences ont été constatées en la matière, notamment sur les réacteurs de Flamanville où l'ASN a pointé une dérive dans la qualité des opérations de maintenance. "Un réacteur a été arrêté quasiment deux ans et l'autre est à l'arrêt depuis un peu plus d'un an en raison de problèmes de corrosion sur les charpentes métalliques des systèmes de refroidissement des diesels d'ultime secours", rappelle Olivier Dubois.

Dans le cadre des quatrièmes visites décennales, l'IRSN prévoit ainsi de réaliser des contrôles supplémentaires pour s'assurer du bon état des installations, notamment des systèmes de sauvegarde.

Travailler la résilience des équipes

Un dernier axe d'amélioration semble aujourd'hui encore sous-exploité.

"Au-delà du renforcement par anticipation des moyens matériels, les conséquences d'un accident dépendent beaucoup de la façon dont les équipes réagissent. Il faut donc probablement créer aussi les conditions pour, qu'en situation de crise, les équipes soient plus efficaces, s'adaptent plus rapidement", explique Olivier Dubois, qui évoque le concept de résilience.

Selon lui, la création de la Farn par EDF est une première étape, mais "d'autres choses doivent être réalisées dans ce domaine pour améliorer la sûreté", affirme-t-il. Dix ans après la catastrophe de Fukushima, de nouveaux enseignements pourraient donc être tirés de travaux actuellement menés en sciences humaines et sociales.

Retrouvez demain le deuxième épisode de notre série "Fukushima, dix ans après", avec l'interview de Valérie Arnhold, chercheuse spécialisée dans la sociologie des accidents nucléaires.

________

Retrouvez cette semaine, notre série Fukushima, 10 ans après

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/03/2021 à 9:54 :
Le nucléaire est un mal nécessaire si nous voulons conserver une électricité en très grande quantité, nous pouvons aussi revenir à la vie au 19ième siècle. En outre la sécurité sera acceptable si ces réacteurs sont dans le secteur public et sous contrôle d'un organisme indépendant, je note que la qualité de l'ASN n'est plus à démontrer et il me semble qu'elle étend son action sur le nucléaire militaire qui obéit aux mêmes règles.
a écrit le 08/03/2021 à 14:28 :
Disons que la première réaction du milieu nucléaire français a été totalement stupide en cherchant à nier ou euphémiser cette plus grave catastrophe nucléaire au monde, réflexe de caste s'il en est particulièrement peu rassurante tandis que c'est la privatisation de ces centrales japonaises qui en est la cause après le tsunami bien évidemment, mais la cupidité financière a fait retirer des sécurités qui auraient pu l'atténuer.

Car c'est de cela dont on parle, une hémorragie radioactive qui dure depuis 10 ans maintenant, merci infiniment d'en faire une série d'articles même si vous vous doutez bien que cela va attirer les pires trolls, avec le secteur agroindustriel quand même, pas un hasard non plus, de notre pays, on peut se préparer à lire de la bonne grosse "réflexion" qui tâche de gens qui ne comprennent toujours pas qu'ils doivent se remettre en question plutôt que de remettre en question ceux qui se questionnent légitimement.

On peut aussi penser à la privatisation des barrages et autres structures pouvant mettre en périle la vie d'habitants de ces endroits là car cupidité et sécurité ne font pas bon ménage. Regardez le désastre agro-industriel sur la santé humaine et environnementale.
Réponse de le 09/03/2021 à 12:31 :
La leçon, du nuage radioactif de Tchernobyl arrêté à la frontière, a peut être été retenue, il y a 30 ans déjà, par notre caste politique. Mais j'ai un gros doute !.
Réponse de le 09/03/2021 à 13:20 :
Avec la catastrophe de Fukushima et leur déni systématique à l'époque du danger nucléaire ils ont prouvé que non or il faut que le nucléaire ne soit placé qu'entre des mains de gens responsables. Espérons qu'ils ont évolué depuis 2011.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :