"La lutte contre les changements climatiques est le marché industriel du siècle" (Bertrand Piccard)

GRAND ENTRETIEN (1/3). La rédaction de La Tribune a reçu le 15 novembre dernier Bertrand Piccard pendant une matinée pour concevoir avec lui un numéro spécial sur le climat. À la tête de la Fondation Solar Impulse, le « savanturier » suisse aux deux tours du monde, en ballon puis en avion solaire autonome, délivre dans ce long entretien un message d’espoir aux négociateurs de la COP24 : il n’est peut-être pas trop tard, les solutions existent, il suffit de les faire passer à l’échelle de la planète.

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(Crédits : Reuters)

LA TRIBUNE - L'urgence climatique est de plus en plus présente dans les esprits. Mais comment accélérer le passage à l'action dans les faits ? Que peut-on attendre de la COP24 qui s'est ouverte à Katowice en Pologne ?

BERTRAND PICCARD - Il faut espérer que les négociateurs ne s'enferment pas dans une guerre de tranchées où le but est de résister au changement, mais comprennent bien que la lutte contre le changement climatique représente le marché industriel du siècle grâce aux gigantesques débouchés que sont la modernisation des infrastructures et les technologies propres. Pour juger le succès de cette COP, il faudra juger l'ambition des NDC [Nationally Determined Contributions, ndlr], les contributions nationales, qui seront annoncées par chaque pays, c'est-à-dire les engagements qu'ils prendront pour mettre en œuvre des actions concrète.

Vous avez lancé lors de la COP22 au Maroc l'Alliance mondiale pour les solutions efficientes, qui vise à recenser 1.000 solutions rentables pour protéger l'environnement, que vous présenterez aux gouvernements du monde entier. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet ?

En initiant le projet Solar Impulse, j'avais prévu deux phases. La première, plus symbolique, consistait à faire le tour du monde en avion solaire, afin de crédibiliser les énergies renouvelables et les technologies propres, de prouver qu'on peut faire des choses impossibles sans pollution et sans carburant. Et obtenir ainsi assez de reconnaissance et de crédibilité pour passer à une phase plus concrète, la promotion des énergies renouvelables et des technologies propres dans la vie de tous les jours. Notre communication a toujours affirmé : « Ce qu'on peut faire en vol sans carburant, vous pouvez le faire au sol également dans votre vie de tous les jours. »

Cette deuxième phase consiste à montrer quelles sont les technologies existantes pour protéger l'environnement, améliorer la qualité de vie et permettre de lutter contre les changements climatiques tout en étant rentables. Il ne s'agit pas de promouvoir quelque chose d'utopique, car ce n'est pas comme ça que le monde fonctionne. Il faut parler le langage des gens qu'on veut convaincre, leur parler création d'emplois, croissance, profit et trouver des solutions qui tiennent compte de ces critères tout en protégeant l'environnement.

Je me suis aperçu qu'il existe de nombreuses solutions dans le monde, mais qu'elles ne sont pas utilisées car pas assez connues. C'est pourquoi j'ai créé l'Alliance mondiale des solutions efficientes, afin de réunir l'ensemble des porteurs de ces solutions. Elles peuvent venir de startups comme de grandes entreprises, mais ce doit être des solutions rentables. Le but de l'Alliance est de mettre en relation les entreprises qui les proposent avec des investisseurs, des sociétés ou des pays qui en ont besoin pour atteindre leurs buts environnementaux. Ce n'est pas suffisant d'affirmer comme beaucoup que la protection de l'environnement peut être profitable sans le démontrer. Il faut le prouver et c'est ce que nous voulons faire avec le label "Solar Impulse Efficient Solution" : labéliser la rentabilité de 1.000 solutions et les réunir dans un portfolio que j'apporterai à tous les gouvernements, pour les pousser à moderniser leurs réglementations.

Car aujourd'hui, comme il est toujours permis de polluer, peu de solutions sont tirées vers le marché. Ça ne suffit pas de pousser des startups avec des subventions, il faut créer une nécessité d'en utiliser les solutions grâce à un cadre légal adéquat. Rendre l'efficience énergétique obligatoire et améliorer la qualité de l'air, imposer un prix du carbone et des normes pour favoriser des économies de matières premières, tout cela va encourager l'innovation, transformer les industries et ainsi permettre l'arrivée sur le marché de solutions qui n'ont pas encore pu percer aujourd'hui parce que la réglementation est trop laxiste. Il ne s'agit pas de faire plus de règlements, mais des règlements modernes et adaptés aux outils qui existent aujourd'hui sur le plan technologique.

Comment vous y prenez-vous pour délivrer ce label ?

1 .400 entreprises ont déjà signé l'adhésion à l'Alliance et ont commencé à déposer leurs solutions. Celles-ci sont ensuite analysées par des experts indépendants selon trois critères : la faisabilité technologique, l'impact positif sur l'environnement et la société, et la rentabilité économique. Aujourd'hui, environ 600 solutions sont en attente d'être labélisées et 55 le sont déjà officiellement. L'obtention du label nécessite de suivre une procédure très stricte. Nous nous sommes posé des exigences élevées pour la méthodologie car nous voulons garantir le sérieux de cette démarche et donc du label. Nous souhaitons aller le plus vite possible, car il y a urgence climatique, mais pour cela nous avons besoin de mobiliser davantage d'experts. Nous en avons 140 qui collaborent bénévolement avec nous, quand ils en ont le temps, mais il faut absolument accélérer la cadence. Le plus tôt nous aurons réuni les 1.000 solutions, le plus vite des actions pourront être mises en œuvre.

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Bertrand Piccard, exploration, tour du monde

(Bertrand Piccard a réalisé en 1999 le premier tour du monde en ballon sans escale. Crédits : iStock)

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« Il faut que les taxes prélevées sur le CO2 soient redistribuées à la population »

Le mouvement des « gilets jaunes » en France illustre une forme de résistance sociale de la part de gens qui se sentent piégés et estiment qu'on les prend pour des « vaches à lait sur roues », en imposant quelque chose sans apporter de solution. Comment un gouvernement doit-il s'y prendre pour convaincre, alors qu'on sait que l'argent de l'écologie ne va pas à l'écologie. Comment le gouvernement français doit-il faire pour que les gens basculent dans la transition énergétique ?

Il faut précisément commencer par attribuer l'argent de l'écologie à l'écologie. Et mieux encore, que les taxes prélevées sur le CO2 soient redistribuées à la population pour faire gagner ceux qui polluent moins et pénaliser ceux qui polluent trop. Si tel était le cas, cela inciterait chacun à moins consommer et cela améliorerait le pouvoir d'achat des plus défavorisés.

Le gouvernement a raison d'attirer attention sur le fait qu'on gaspille le carburant, et l'énergie en général, en raison de la vétusté et l'inefficience des systèmes utilisés, que les externalités ne sont pas prises en considération, et que cela pose un problème environnemental, mais aussi de santé publique, avec des cancers des poumons, des bronchites chroniques et de l'asthme liés aux émissions de particules. Rajouter des taxes pour couvrir les externalités est totalement logique.

Mais il aurait fallu en même temps donner aux citoyens des solutions qui leur permettent de consommer moins. L'augmentation du prix de l'essence serait passée inaperçue, si on les avait accompagnés pour cela, plutôt que de les laisser se débrouiller tout seuls. Les automobilistes qui habitent à 50 km de leur lieu de travail peuvent facilement diminuer par deux leur consommation en adaptant une conduite écologique, en coupant leur moteur aux feux, en installant le boîtier Antismog, qui est une des solutions labellisées par Solar Impulse. L'investissement est rentabilisé en six mois pour un taxi. Si on conduit moins, il faudra plus de temps. Un chauffeur de taxi m'a aussi présenté un convertisseur qui permet d'utiliser du bioéthanol, un carburant beaucoup plus propre, qui ne coûte que 70 centimes par litre. Un investissement plus onéreux, de 600 euros, mais qui permet d'économiser énormément d'argent. Et il faudrait réhabiliter le GPL. Solar Impulse a aussi labellisé un logiciel, à installer dans la voiture, qui assiste le conducteur pour diminuer sa consommation. Vous n'imaginez pas l'effet d'une conduite différente sur la consommation. Je pensais tout savoir en la matière quand je suis allé suivre un cours de conduite écologique. Après la formation, je consommais 20 % de moins en conduisant différemment. L'adaptation de ces systèmes pourrait être offerte par l'État aux automobilistes, en contrepartie de l'augmentation des taxes. Voilà qui serait vraiment incitatif.

Par ailleurs, comment les autorités peuvent-elles rester crédibles en culpabilisant les automobilistes alors que les villes continuent d'acheter et de faire circuler des bus diesel qui empoisonnent la population  ?

La fiscalité écologique doit-elle être punitive pour changer les modes de vie ?

Ni punitive ni permissive, la fiscalité doit être juste et prendre en compte tous les aspects. Il n'est pas normal que les externalités ne soient pas imposées dans la consommation énergétique. Le prix du carbone doit y être intégré. Mais encore plus que cela, il y a des solutions rentables dans tous les domaines pour pouvoir justifier des réglementations ambitieuses. Malheureusement, ces solutions ne sont pas connues et les politiques raisonnent en silos, de façon trop segmentée. Or il faudrait une vue systémique. Par exemple, la santé publique va économiser tellement d'argent pour les maladies liées à la pollution grâce au passage aux véhicules électriques que le ministère de la Santé devrait financer les chargeurs électriques. Mais pour le moment, cela ne se fait pas. Il faut des leaders politiques courageux qui prennent leurs responsabilités en donnant un but ambitieux, en expliquant bien la raison de l'atteindre et en donnant les moyens de parvenir à leurs objectifs.

Il faut toujours commencer par les actions à grand bras de levier plutôt que par les détails. Les citoyens accepteraient mieux de faire des efforts s'ils savaient que des mesures s'appliquent en priorité aux plus gros pollueurs. Comme imposer des fiouls moins polluants aux gros navires qui polluent chacun autant que plusieurs millions de voitures. Et aussi interdire l'importation de soja et d'huile de palme provenant de régions déforestées et de poissons pêchés illégalement. Les règles de l'OMC le permettent tout à fait, contrairement à ce que disent certains pour ne pas agir...

Les constructeurs disent qu'il faut renouveler le parc, parce que les véhicules neufs sont mieux équipés en filtres anti-polluants. Mais tout le monde n'en a pas les moyens.

Le seul but des constructeurs est de vendre davantage de voitures, ce qui est aussi néfaste à l'environnement. L'intérêt d'installer un boîtier Antismog à 350 euros, c'est qu'il permet d'améliorer le parc de voitures existantes. Ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter des voitures électriques ont la possibilité de se procurer ce système à moindre coût et de réduire les émissions polluantes de leurs véhicules. La labellisation Solar Impulse aide la startup qui l'a créé à se faire connaître auprès des pouvoirs publics. Le problème pour les voitures neuves, c'est que ce système fait tomber la garantie d'usine. On ne peut donc l'utiliser que pour les véhicules qui ne sont plus sous garantie, mais ce sont justement ceux qui polluent le plus. On peut ainsi toucher la plus grande partie du parc automobile et attendre qu'il se renouvelle avec des voitures électriques.

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Solar Impulse

(En 2015-2016, Bertrand Piccard et André Borschberg font le tour du monde à bord de Solar Impulse, premier avion exclusivement propulsé à l'énergie solaire. Crédits : Solar Impulse/Revillard/Rezo.ch)

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« Il faut parler le langage des gens qu'on veut convaincre, leur parler de création d'emplois, croissance, profit »

La prime proposée par l'État va permettre aux Français de racheter du diesel moins polluant, mais ce n'est pas la solution car dans cinq ans ils ne pourront plus rentrer dans Paris à cause des nouvelles normes.

Effectivement, c'est complètement aberrant ! Aujourd'hui on peut acheter de l'électrique en leasing, car les prix deviennent attractifs. Je roule en Hyundai Kona avec la même autonomie qu'une Tesla, mais pour la moitié du prix d'achat. D'autres véhicules électriques sont vendus encore moins cher, mais sans la batterie qui est, elle, louée en fonction du kilométrage parcouru. Ce qu'il faut maintenant, c'est accorder un véritable avantage à s'équiper de ces véhicules. Lorsque vous êtes bloqués dans les embouteillages parisiens, vous achèterez une voiture électrique si vous savez que vous pourrez emprunter les berges de Seine. Ou si une voie du périphérique vous était réservée. Pas autrement. Aujourd'hui il n'y a pas d'incitation.

Les pays autoritaires, comme la Chine, semblent plus efficaces pour imposer des choix climatiques que les démocraties, où on est confronté aux lobbys. Aux États-Unis, les entreprises bougent plus vite que l'État. Qu'en pensez-vous ?

Oui, c'est vrai. Les Chinois partent de loin mais vont plus vite que tout le monde. Aux États-Unis, Washington s'est certes retiré des accords de Paris, mais pas nombre de villes et États, qui s'engagent à fond. Ceux-ci voient leur croissance économique augmenter d'autant plus qu'ils limitent leurs émissions de CO2.

Autrefois, dans le monde occidental, le politique allait plus vite que les entreprises. Actuellement, c'est le contraire, parce que beaucoup d'industriels ont compris que la lutte contre les changements climatiques est devenue rentable. Mais ils ont besoin que les politiques aient des stratégies claires pour prévoir où et combien investir. Car il faut éviter les distorsions de concurrence et les changements de cap, parfois même rétroactifs, comme on en a vu en Europe ces dernières années. C'est pour cela qu'un cadre légal ambitieux sur le plan environnemental et énergétique est nécessaire pour encourager les industriels à décarboner leur production.

Vu l'urgence à agir, la solution ne passe-t-elle pas aussi par plus de sobriété, des changements de vie ?

Dans l'idéal oui, mais le monde ne fonctionne pas comme ça. Les écologistes ont essayé d'obtenir de la décroissance depuis cinquante ans. Ils ont obtenu en retour davantage d'opposition et de résistance que de succès. Je propose un autre discours : ne demandez pas aux gens de sacrifier leurs libertés, car vous aurez des gilets de toutes couleurs pour protester ; laissez-les faire, mais en assumant le coût des externalités, avec des solutions nouvelles qui sont plus efficientes et qui leur permettent d'économiser sur leurs factures d'énergie.

Ce qui fait bouger les secteurs c'est la disruption. Est-ce qu'il n'y a pas ce manque de disruption dans l'aviation et le maritime ?

La disruption viendra de la réglementation et de l'innovation qui apporteront quelque chose de nouveau, d'autres modes d'utilisation. Parce qu'il y a des domaines dans lesquels, si on ne réglemente pas, rien ne changera. Il est admis d'avoir un cadre légal en matière d'éducation, d'hygiène, d'impôts, de sécurité, mais je suis effaré de voir qu'on trouve anormal d'en avoir aussi pour empêcher de rejeter autant de CO2 qu'on veut dans l'atmosphère, alors qu'on en connaît les conséquences.

On doit moderniser la réglementation pour qu'on ne puisse plus se permettre de détruire l'environnement, d'empoisonner les gens. On dit que « cela va baisser le nombre d'emplois », mais c'est faux, ça va l'accroître car on aura de main-d'œuvre pour moderniser l'ensemble des infrastructures et isoler les bâtiments. On se dit que la drogue est toxique et qu'il faut interdire son trafic. Pourquoi ne pas faire la même chose pour les émissions de soufre et d'azote qui font beaucoup plus de morts ? On est trop laxistes. On n'a pas le droit de faire n'importe quoi.

Les technologies d'aujourd'hui sont suffisamment rentables pour qu'une grande partie des actions soient au profit de tous et que cela ne pénalise personne. Mais quand la technologie ne suffit pas, il faut des règles. On ne peut pas encore avoir des paquebots et cargos électriques, parce que la technologie ne le permet pas, mais on devrait tout de même interdire d'utiliser du fuel lourd. C'est une question de responsabilité de la part des gouvernements. Il y a un manque de pédagogie.

François Hollande m'a dit : « On a raté avec l'écotaxe poids lourds, parce qu'on n'a pas été capables d'expliquer pourquoi un camion qui va d'Allemagne en Bretagne doit payer plus qu'un camion qui va d'Allemagne en Alsace ». Par manque de pédagogie, la population ne l'a pas accepté.

Il y a aussi un problème de modèle économique qui fait que parfois le train coûte plus cher que l'avion, ce qui est aberrant. Il faut inclure les externalités. S'il y a une taxe carbone sur toutes les sources d'énergie, le passager pourra choisir son mode de transport, avion ou train, sans être plus polluant avec un mode plutôt qu'avec l'autre. Mais il y a des choses encore plus polluantes que l'avion, comme les centrales à charbon, dont on doit financer la transformation plutôt que de se priver de voyager.

Pour accompagner la transition énergétique, faut-il refuser de financer le charbon ? Certaines banques l'ont fait, mais pas toutes. Avez-vous des conseils à donner aux banquiers ?

Il faut bien sûr arrêter de soutenir ce qui nous empoisonne. Il y a beaucoup de nouveaux débouchés d'investissement rentables, mais les investisseurs ne sont pas souvent au courant qu'ils existent. On ne sait pas qu'un bus électrique, par exemple, rapporte 400 000 dollars par rapport à un diesel, sur sa durée de vie de dix ans, en économisant le carburant, le coût de la maintenance... Voilà quelque chose à offrir aux fonds d'investissement pour aider les villes à financer la différence de prix. Si la Ville de Paris n'a pas de quoi payer ses bus électriques, je peux lui trouver des investisseurs pour financer la différence de prix avec un contrat sur le gain réalisé.

En Suisse, un ami a lancé une société d'investissement pour remplacer les éclairages électriques dans les bâtiments publics, dont les hôpitaux. Il finance les changements. Cela ne coûte rien à l'hôpital. La rentabilité est faite sur les économies d'énergie. Dans un cas précis, cela aurait permis de faire 1,9 million d'euros d'économie d'électricité dans un hôpital. Le directeur a dit qu'au vu de son budget annuel de 2 milliards, cela ne l'intéressait pas d'économiser un pour mille, et n'a pas voulu en discuter. C'est là qu'il faut un cadre légal pour rendre obligatoire le changement, même lorsqu'il est rentable.

Les banques doivent-elles arrêter de financer les énergies fossiles ?

Les énergies fossiles non conventionnelles, oui, et c'est ce que font de plus en plus de banques, comme BNP Paribas, de fonds de pension et d'assurance-vie. Pour le pétrole et le gaz, il faut le faire progressivement. Si tous les investisseurs comprennent en même temps que le renouvelable est plus rentable, et qu'en plus les sociétés pétrolières sont cotées en fonction de réserves qu'on n'utilisera pas en totalité, car on va trouver d'autres solutions meilleures que le pétrole, ils vont se détourner brusquement du fossile en anticipant une baisse majeure d'actifs sur la valeur de ces sociétés. S'ils vendent simultanément toutes leurs participations en les traitant comme des actifs pourris, de la même manière qu'avec les subprimes en 2008, nous aboutirons au plus gros krach financier de l'histoire de l'humanité, même si on aura encore longtemps besoin de pétrole. Certains disent que cela peut arriver d'ici à cinq ans.

Les entreprises pétrolières ne sont donc pas des ennemis, mais des compagnons d'aventure qu'il faut aider à se diversifier, parfois sous la contrainte. Si elles ne le font pas de manière officielle, en allant vers le renouvelable, le système économique peut s'effondrer. On aurait alors moins de CO2, mais l'humanité ne serait pas sauvée pour autant car il y aurait un chômage massif. La transition énergétique doit emmener le monde pétrolier avec elle de manière à ne pas lui faire perdre leur valeur de capitalisation boursière.

Aujourd'hui, les Saoudiens investissent massivement dans le solaire pour pouvoir vendre plus de pétrole à l'étranger. Ils produisent de l'électricité propre pour 2,5 centimes le kWh, soit trois fois moins cher qu'avec du pétrole. Sur les 12 millions de barils produits par jour, la moitié est consommée en interne. Ils installent du solaire pour baisser leur consommation nationale et exporter plus de pétrole. Ce qui prouve que le solaire est plus rentable que le pétrole, sans quoi ils exporteraient le solaire et garderaient le pétrole !

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Solar Impulse

(L'équipe de Solar Impulse à l'occasion du vol de Chongqing à Nanjing, en 2015. Crédits : Solar Impulse/Pizzolante)

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« Un objectif pour 2050, c'est le meilleur moyen de ne rien faire »

Y a-t-il des gouvernements modèles en matière d'écologie ?

La Suède et le Danemark sont des modèles au niveau des énergies renouvelables et de l'efficience énergétique. Le Maroc fait beaucoup en projetant d'avoir 52 % d'énergie renouvelable en 2030, le Portugal, le Costa Rica aussi. D'autres pays projettent d'avoir 100 % de renouvelable en 2050. Mais une échéance si éloignée, c'est la meilleure manière de ne rien faire aujourd'hui. Il faut mettre des objectifs à très court terme qu'on pourra atteindre. Il manque des buts ambitieux. Sur tous les continents, on pourrait fédérer les pays sous la bannière du développement et du financement d'infrastructures écologiques. Ce serait une manière fantastique de resserrer les liens entre eux pour créer davantage de richesse locale et de stabilité sociale. Il faut le faire maintenant, parce que dire qu'on le fera pour 2050 casse toute la dynamique. Il faut viser 15 % de plus tous les cinq ans, pas 100 % pour 2050. La Californie se fixe des buts à court terme et comme elle les atteint plus vite que prévu, elle les élève régulièrement en renforçant les normes.

La Californie vient de subir un gigantesque incendie et pourtant c'est l'un des États-modèles en termes de transition écologique : cela fait vingt ans qu'une voie est réservée à l'autopartage et au covoiturage, et la voiture électrique se généralise....

La Californie est l'une des régions du monde qui prend le plus de mesures et qui souffre le plus du réchauffement. C'est injuste mais cela montre que le dérèglement climatique est global. La Californie a prouvé qu'on peut combiner la croissance et la réduction des émissions de CO2. À la base, c'est une terre aride, mais transformée par l'esprit pionnier de ses autorités. Sur le climat, ils ont progressé plus vite que les autres en imposant des normes ambitieuses qui ont accéléré la transition. C'est le bon modèle à suivre selon moi.

On s'y prend mal en France et en Europe ?

En fixant des objectifs lointains, les politiques savent qu'ils ne seront plus là au moment des échéances, et que personne ne pourra les sanctionner si les buts ne sont pas atteints. Et comme en plus on segmente tous les secteurs sans les traiter de façon systémique, on avance peu. C'est intéressant de constater que la Commission européenne pose souvent des objectifs plus ambitieux que les gouvernements nationaux.

Il y a un ADN pionnier des Piccard. Mais votre père Jacques s'est heurté au scepticisme pour ses projets au fond des océans. Vous qui incarnez l'optimisme, comment vaincre le scepticisme ?

Mon père voulait qu'on l'aide à réaliser ses projets océanographiques indépendamment de leur rentabilité. Il pensait que leur qualité suffisait pour que cela intéresse tout le monde. Ce n'est pas le cas. Voir mon père souffrir de son idéalisme m'a rendu pragmatique. Quelle que soit la vision qu'on a pour le futur de l'humanité, il faut que les solutions soient rentables, enthousiasmantes et fédératrices. Cela m'a rendu très concret. J'ai fait plusieurs fois le tour du monde, mais vous voyez qu'ici, dans cette interview, on n'en a pas abordé une seule fois les émotions. Ce n'est pas cela qui changera le monde. Cela m'a changé moi, bien sûr. Mais ce sont la rentabilité, les investissements, les solutions technologiques, le cadre légal, qui vont changer le monde. Il faut montrer aux gens les avantages qu'ils en retireront, il faut faire des gagnants et pas des perdants. Donner de l'espoir, mais pas un espoir béat et utopique, un espoir fondé sur des solutions concrètes.

On dit toujours « The sky is the limit » (le ciel est la limite). En réalité, « the fuel is the limit »  ! Solar Impulse a volé sans bruit, sans carburant, sans pollution. Ce n'est pas de la science-fiction, c'est ce que les technologies actuelles permettent aujourd'hui. Le reste du monde vit dans le passé, avec des technologies archaïques et inefficientes inventées au XIXe siècle et il est urgent que cela change. L'évolution est nécessaire et elle est possible. C'est notre survie en tant qu'humanité qui est en jeu et nous devons nous donner le but de réussir  !

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DOSSIER SPÉCIAL COP24 / La Tribune a demandé à 12 chefs d'entreprise et 12 experts de formuler une solution pour sauver la planète : "Sauver la planète : 24 propositions pour la COP24".

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