Les biodéchets, futur chantier des déchets

Par Giulietta Gamberini  |   |  1231  mots
Aujourd'hui, moins de 10% de la population française est concernée par une collecte sélective des biodéchets, dont seulement 40% est valorisé, en compostage ou en méthanisation, pour en produire des fertilisants et/ou de l'énergie. (Crédits : DR)
Encore peu développée, la valorisation des biodéchets, par compostage ou par méthanisation, aurait d'importants atouts, économiques, environnementaux comme énergétiques, selon la Fédération nationale des activités de la dépollution et de l'environnement (Fnade). Elle reste freinée par la difficulté à trouver un modèle viable.

Jean-Marc Boursier, ancien président de la Fnade (Fédération nationale des activités de la dépollution et de l'environnement) en est convaincu : « Ce sera le sujet environnemental le plus important dans quelques années ». Il s'agit des quelque 20 millions de tonnes de biodéchets produites en France chaque année par les ménages et les professionnels (restaurants, magasins, producteurs et transformateurs de denrées alimentaires) : aliments gaspillés, restes organiques de cuisine et de jardin. Aujourd'hui, moins de 10% de la population française est concernée par une collecte sélective de ces déchets, dont seulement 40% est valorisé, en compostage ou en méthanisation, pour en produire des fertilisants et/ou de l'énergie. Les biodéchets constituent donc encore plus d'un tiers des ordures ménagères résiduelles, performance qui place la France "à la fin de la première moitié des États membres" dans un classement réalisé par l'Union européenne, soulignait Édouard Van Heeswyck, chargé de mission auprès du ministère de la Transition écologique et solidaire, lors d'une conférence sur le sujet organisée le 31 mai par la Fnade.

23 tonnes d'équivalent évitées CO2 par hectare

Pourtant, les enjeux d'une amélioration de leur tri et de leur recyclage sont multiples.

« Les grandes cultures souffrant d'un appauvrissement des terrains bénéficient grandement d'un retour au sol de cette matière organique », expliquait à la même conférence Jean-Yves Gardoni, agriculteur ayant lancé il y a quelques années un projet territorial de méthanisation.

Selon les calculs de la Fnade, 40% des sols français seraient en effet déficitaires en matière organique, et éviter le recours aux fertilisants de synthèse sur 5% des terres agricoles permettrait une économie de 2,5 milliards d'euros, auxquels s'ajouteraient entre 50 et 350 euros d'économies par hectare en termes d'irrigation - les apports de compost multipliant par quatre la capacité de rétention.

« Les performances énergétiques des biodéchets incinérés sont mauvaises, et ils contribuent largement aux émissions de gaz à effet de serre des décharges », ajoute Edouard Van Heeswyck.

Or, toujours selon la Fnade, le retour au sol du compost permettrait d'éviter la production de 23 tonnes d'équivalent CO2 par hectare, alors que chaque tonne de biodéchets valorisés par méthanisation permettrait de satisfaire les besoins en électricité de quatre personnes.

Demander aux citoyens de trier les biodéchets, en outre, semble avoir des effets positifs sur la qualité de l'ensemble des flux triés, avec parfois des bénéfices économiques compensant les surcoûts, témoigne Michel Knoerr, président du Syndicat mixte de Thann-Cernay, qui a mis en place une collecte séparée il y a déjà neuf ans. C'est d'ailleurs en considération de cet ensemble d'enjeux que la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte de 2015 a introduit l'obligation de trier à la source les biodéchets avant 2025 : une obligation récemment étendue à l'ensemble des États membres par le "Paquet économie circulaire" de l'UE, à partir même d'une date antérieure, le 3 décembre 2023.

Une "méconnaissance du sujet"

Or, plusieurs freins viennent toutefois encore contrebalancer ces atouts en France. Le premier, dont se plaignent tous les acteurs, est réglementaire. "Les biodéchets se trouvent au carrefour de plusieurs réglementations" : celles concernant les déchets, l'environnement, mais aussi l'énergie, la santé, l'agriculture, résume Anne-Valérie Goulard, présidente du collège "Valorisation biologique" de la Fnade. Une complexité qui, s'ajoutant à celle technique et au manque de capitaux propres, fait notamment obstacle aux projets de méthanisation portés par les agriculteurs, témoigne Jean-Yves Gardoni, et à laquelle le gouvernement vient justement de promettre de s'attaquer, dans le cadre d'un plan national de soutien au biogaz.

Un deuxième frein est culturel. Mais, selon Michel Knoerr, il ne faut pas s'y méprendre : les résistances à la collecte séparée, plus que de la population, viendraient des élus, à cause d'une "méconnaissance du sujet". Malgré l'opportunité que représentent les biodéchets pour mieux valoriser les autres flux, les distributeurs tardent d'ailleurs aussi à s'emparer du chantier, témoigne Sophie Gillier, chargée de mission environnement à Perifem, fédération des grandes enseignes de la distribution : notamment les plus petits magasins.

Bons et mauvais tarifs

Le plus grand obstacle reste toutefois la difficulté à trouver un modèle économique.

« Seuls les tarifs d'achat réglementé du biométhane (introduits en 2011 et fixés pendant 15 ans, Ndlr) sont susceptibles de permettre à la filière de se pérenniser », estime Jean-Yves Gardoni.

Son projet de méthanisation a ainsi finalement dû basculer vers cette forme d'énergie, après dés débuts en cogénération, difficiles à cause de "mauvais tarifs" et d'un savoir-faire encore balbutiant, explique-t-il. L'agriculteur se plaint également de l'existence de bonus intéressants pour les seuls déchets agricoles et agroalimentaires, pénalisant les projets souhaitant intégrer les biodéchets et les stations d'épuration. Les coûts de production du digestat, aujourd'hui distribué gratuitement aux agriculteurs, ne sont d'ailleurs pas compétitifs par rapport à ceux des fertilisants chimiques. Or, tant que ces actifs ne seront pas rentables, on manquera inévitablement d'outils suffisants pour le traitement des biodéchets en France, souligne Jean-Marc Boursier.

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Pour avancer, les leviers économiques semblent alors incontournables. Certes, le maintien d'aides à l'investissement, notamment via le fonds déchets de l'Ademe, s'impose, estime Jean-Marc Boursier. Mais, « afin de sortir d' une logique de subvention permanente », il faut surtout « penser les tarifs d'achat de l'électricité et du gaz dans l'ensemble de la transition énergétique », souligne-t-il, en insistant sur la nécessité d'un prix du carbone afin de favoriser les sources renouvelables d'énergie par rapport à celles fossiles, notamment lorsque le marché de ces dernières est au plus bas.

Finalement, ce sera d'ailleurs l'économie, à savoir l'existence d'un marché, à « trancher le débat entre les deux formes de valorisation des biodéchets » (méthanisation, qui conjugue valorisation matière et énergétique, ou compost), observe l'ancien président de la Fnade. Et l'existence d'un intérêt économique pour les citoyens à trier les biodéchets lorsqu'une collectivité en lance la collecte séparée, par exemple grâce à la mise en place en parallèle d'un système de tarification incitative sur les ordures ménagères résiduelles, serait la meilleure manière de les entraîner.

Protéines et hydrogène

D'autres facteurs semblent toutefois aussi essentiels afin de favoriser le recyclage des biodéchets, convient l'ensemble des acteurs. La qualité et la traçabilité tout d'abord, avec leurs lots de questions pour le législateur concernant la fréquence de la collecte, la nécessité de labels, l'opportunité de mélanger les flux. La formation et l'accompagnement des acteurs ensuite, nécessaires pour assurer la viabilité des projets. Mais aussi l'innovation, dans les domaines de l'accès au gisement, du transport comme de l'utilisation des biodéchets : plates-formes facilitant les liens entre les producteurs de déchets et les recycleurs, bennes compartimentées, production de biofertilisants, de protéines, mais aussi d'hydrogène pour la mobilité urbaine, sont autant de leviers susceptibles d'accélérer la transition.

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