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Pourquoi les startups s'intéressent aux "ramasseurs de déchets"

Photo de Giulietta Gamberini

Giulietta Gamberini

Publié le 27 avril 2018 à 11:22 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:02

Décharge en Inde

Décharge en Inde

Reuters

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Une pléthore de startups locales surgissent en Inde et en Afrique afin de faciliter le contact entre citoyens, populations pauvres qui ramassent les déchets dans les villes et recycleurs. Leurs solutions digitales suscitent aussi l'intérêt des industriels occidentaux.

La toute récente publication d'une première "feuille de route sur l'économie circulaire" en est la preuve: en France, malgré des infrastructures et un service public solides, la recherche d'une solution vertueuse face à une quantité de déchets croissants devient un enjeu stratégique. Le sujet est encore plus brûlant dans les pays en voie de développement, où divers phénomènes conjugués en font désormais un véritable un casse-tête.

Hyperinflation des volumes de déchets et des coûts de gestion

D'une part, l'augmentation de la population, l'urbanisation et de nouveaux modes de consommation, avec leur cohorte d'emballages en plastique et de produits jetables, sont à l'origine d'une hyperinflation des volumes à traiter et des coûts de gestion: entre 2012 et 2025, ils devraient croître respectivement de 70% et 80%, selon une étude de la Banque mondiale (What a Waste: A Global Review of Solid Waste Management).

D'autre part, la taille et la complexité de la tâche dépassent souvent les capacités des autorités locales.

Les "ramasseurs de déchets" méprisés, désormais courtisés par des startups

Ce vide de gouvernance laisse toutefois la place à des solutions spontanées, portées par le secteur dit "informel", qui pèse lourd dans le marché du travail de ces pays: ramasser dans les rues voire dans les décharges, puis revendre tout ce qui présente encore une valeur marchande, devient souvent l'activité de survie des franges les plus pauvres et les plus précaires des populations des villes. Traditionnellement perçus comme un facteur de désordre par les industriels des déchets occidentaux qui s'intéressent à ces marchés, ces "ramasseurs de déchets" font aujourd'hui l'objet d'un nouveau regard. De l'Inde au Nigéria, en Asie comme en Afrique, ils sont aujourd'hui la cible d'un bourgeonnement de startups locales qui leur proposent des solutions digitales visant à leur faciliter le contact avec les fournisseurs de déchets comme avec les acheteurs de matière recyclée.

L'objectif et l'avantage social de ces plates-formes s'inspirant du modèle d'Uber, Airbnb, etc., est double, expliquait, lors d'une conférence organisée par le think tank (Re)sources, Mathilde Martin-Moreau, consultante pour le cabinet Azao et experte de l'apport du digital au secteur informel. Il s'agit en premier lieu d'améliorer les conditions de travail pénibles voire dangereuses de ces ramasseurs, exposés au risque de maladies, à la répression des polices voire des mafias locales et très mal rémunérés -car, souvent, seulement en fonction de l'apport de déchets recyclables et non de l'utilité du service de collecte rendu à la collectivité. Mais il est également question de valoriser leur activité au profit de l'économie circulaire locale et de ses spécificités.

"Informel ne veut pas dire irrationnel", souligne Mathilde Martin Moreau.

Convaincue de la "rationalité économique de ces services, non seulement utiles mais aussi organisés", elle l'est également du potentiel du digital, "moyen unique de rapprocher l'offre et la demande dans des lieux denses comme les villes", pour "optimiser les usages existants des collecteurs des déchets". A condition, bien sûr, qu'il apporte de la simplicité...

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Quand les "waste pickers" deviennent "managers du recyclage"

En Inde, une telle démarche est même portée par l'un des géants locaux des services technologiques et numériques, Mindtree, via sa filiale dédiée aux services philanthropiques, Mindtree.org. Depuis 2013, la société développe une technologie visant à créer une "place de marché inclusive" pour les "entrepreneurs indépendants" du marché informel, dont la première application, I Got Garbage, s'adresse justement aux ramasseurs de déchets. Fournie gratuitement aux entreprises sociales actives dans le secteur, elle vise à transformer ces "waste pickers", dont l'espérance de vie est à Bengalore de 39 ans, en "managers du recyclage" salariés ou associés de ces entreprises, et en même temps à éduquer les habitants, appelés à trier et à faire don de leurs déchets.

Lancée d'abord à Bengalore en 2014, I Got Garbage, aujourd'hui présente dans d'autres villes indiennes partenaires (Pune, Hazaribagh, Mumbai, et bientôt Bhubaneshwar), a évité en cinq ans la mise en décharge d'environ 30.000 tonnes de déchets, recyclés ou compostés. Certes, ce chiffre reste marginal par rapport aux quelque 5.500 tonnes de déchets produites par jour dans la seule ville de Bengalore, à 90% enfouis.

Cependant, I Got Garbage -ainsi que "la meilleure compréhension de l'éco-système qui l'a rendue possible"- a aussi permis aux presque 10.000 collecteurs déchets qui y participent de "multiplier par trois leurs revenus", ainsi que de rendre ces gains plus prévisibles, expliquait en janvier à La Tribune Karan Rai Bahadur, responsable du conseil en matière d'inclusion sociale à Mindtree. Alors que, jusqu'à présent, les téléphones portables nécessaires pour interagir avec l'application étaient donnés aux ramasseurs, l'objectif est d'ailleurs de leur permettre au fur et à mesure de les acheter eux-mêmes, dans une logique d'autonomisation progressive.

Les recycleurs occidentaux à l'affût

D'autres plates-formes poursuivant le même objectif existent en Inde, telles que Banyan Nation à Hyderabad ou Kabadiwalla Connect à Chennai, mais aussi dans d'autres pays en voie de développement, comme Wecyclers au Nigéria. Des géants des déchets tels que Veolia les observent de près, témoigne Pascal Peslerbe, directeur adjoint 2EI du pôle innovation du groupe français. L'enjeu est notamment de comprendre comment ces intermédiaires peuvent les aider à pénétrer des marchés très différents des marchés occidentaux, mais aussi comment leurs modèles peuvent être dupliqués dans d'autres réalités, explique-t-il.

Les plates-formes peuvent d'ailleurs aussi tirer avantage des acteurs traditionnels de la collecte des déchets et du recyclage occidentaux, estime Pascal Peslerbe, non seulement en leur fournissant des technologies pointues, mais surtout en les assistant dans leurs relations avec les industriels susceptibles d'acheter la matière collectée, voire avec les pouvoirs publics.

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Comme en Occident, dans les pays en voie de développement aussi, le nerf de la guerre de l'économie circulaire reste en effet celui du financement. Seul "un modèle économique viable" permettra à ces plateformes "de se développer à grande échelle", observe l'expert de Veolia, qui dit étudier "jusqu'à quatre projets par jour". Et pour cela -comme en France-, "l'avenir est dans l'hybridation", insiste-t-il:

"L'association de l'ensemble des parties prenantes (secteur publique et privé, consommateurs comme metteurs sur le marché) est essentielle."

Giulietta Gamberini

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