À l'heure de la 3D, pourquoi se remettre à bâtir des maquettes dans le réel

Marie-Madelaine Sève

Marie-Madelaine Sève
À Paris, dans les vastes bureaux paysagers de Systra, les architectes du leader mondial des infrastructures de transport public (3.800 salariés dans le monde) n'en revenaient pas d'avoir à réaliser pour de vrai, à échelle réduite, les viaducs pour le métro aérien. Des pratiques dépassées, selon ces accros du numérique.
Et pourtant, mi-2012, comme leurs collègues de la direction technique, ils ont adopté une nouvelle méthode, le « Makestorming », développée par l'agence de conseil en innovation Nod-A.
Le maître mot est donc le « prototypage ». Tout le processus d'innovation repose, en effet, sur un travail collaboratif et interdisciplinaire autour de la fabrication des objets, qui donne immédiatement forme aux idées ingénieuses qui surgissent lors de rencontres ad hoc, ce qui n'a rien à voir avec le brainstorming. Et toute idée, que ce soit dans l'univers de l'industrie ou des services, peut être matérialisée. Cardif, par exemple, filiale de BNP Paribas, a prototypé, grâce à un faux smartphone en fibres de bois et à des vignettes mobiles simulant les icônes d'applis, son dernier produit d'assurance habitation proposé sur le Web. En outre, des figurines ou des romans-photos aident à concrétiser les mises en situation.
À chaque fois, ce sont des collaborateurs et des prestataires de tous horizons, parfois avec des utilisateurs, qui ont mesuré, découpé, plié, brisé, moulé, ajusté, collé, monté, agencé... Chez Systra, habitué à concevoir des réalisations en dur, la difficulté était de casser les usages de la profession.
L'avantage des ateliers Makestorming - les workshops - réside en ce qu'ils réunissent toutes les parties prenantes autour de la table et du matériel nécessaire à édifier une maquette. Cherchant à anticiper les appels d'offres pour être dans les starting-blocks à l'instant « T », Systra s'est donc essayé à ce nouveau modus operandi, d'abord mi-2012 sur le projet de métro souterrain du Grand Paris, puis en avril 2013, sur le projet de futurs métros aériens de Paris, Shanghai, Ryad, Bombay, un programme nommé Highline. Et, à chaque fois, trois jours intensifs y ont été consacrés, selon un déroulé standard et co-animé par des collaborateurs de l'agence et de Systra.
D'abord une phase d'inspiration, la matinée du premier jour. Pour Highline, quatre équipes (une par ville, 25 personnes en tout), mêlant ingénieurs de toutes spécialités, architectes, urbanistes, commerciaux ont ainsi écouté des experts venus de l'extérieur, dont un fournisseur de matériaux innovants, un sociologue féru de la ville 2.0 et le responsable design de la RATP.
Chaque jour à 13h, l’essentiel de l’actualité industrielle.

L'après-midi, les équipes ont planché chacune de leur côté, échangeant leurs réflexions, esquissant des dessins de viaducs intégrés dans le paysage urbain tout en tenant compte des contraintes techniques (sable, vent, bruit, circulation, esthétique, etc.). Puis elles se sont mélangées et concurrencées entre elles directement, mais aussi via des jeux de rôle (l'usager, le riverain, l'élu, l'exploitant, etc.), aidées en cela par des « fixeurs », des spécialistes maison chevronnés, hiérarchiques ou non.
Les deuxième et troisième jours ont été voués au prototypage, avec, là encore, une logique d'itérations et de regards croisés entre équipes, sous l'œil critique des « fixeurs », ce qui a permis d'améliorer et de corriger les maquettes dont l'aspect s'est précisé peu à peu. L'aboutissement fut, dans les dernières heures, la réalisation d'un film vidéo de cinq minutes et d'un site Internet dédié par ville-équipe, juste avant de présenter les résultats à un jury interne composé de dirigeants de Systra prêts à endosser le costume du client.
En tout cas, grâce au Makestorming, Systra a déjà remporté un marché sur le Grand Paris, un autre à Casablanca et a répondu à un appel d'offres de Dubaï en reprenant deux des viaducs finalisés du projet Highline.
Marie-Madelaine Sève