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"Il faut imposer une taxe carbone de la finance"

Propos recueillis par Eric Benhamou

Publié le 14 septembre 2009 à 03:16 - Mis à jour le 14 septembre 2009 à 03:25

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Professeur d'économie financière, Thomas Philippon a très vite souligné dans ses travaux l'hypertrophie du secteur financier et l'explosion des salaires dans le secteur.

Le sauvetage de Lehman Brothers aurait-il permis d'éviter la crise aiguë de liquidités de l'automne 2008 ?

La chute de Lehman Brothers a été une étincelle, tout comme les "subprimes" en 2007. Le collapse de la finance était de toute façon inévitable car lié à un endettement excessif du secteur et à un financement à très court terme d'actifs de long terme. La nationalisation de la banque n'était pas forcément une meilleure alternative : elle aurait certainement provoqué un effondrement du cours des actions des autres grandes banques. Il aurait été également très difficile de séparer la "bonne" banque de la "mauvaise", car ni l'Etat, ni les régulateurs n'avaient une vision très claire de l'étendue des dégâts. Ceci pose très clairement la question de la procédure de banqueroute des banques qui a été mal ou pas du tout maîtrisée. D'où l'idée de préparer à l'avance ces procédures - "les testaments" - pour faciliter, le cas échéant, une mise en faillite ordonnée pour éviter une panique et une paralysie de l'ensemble du système financier.

La question des bonus est-elle centrale pour mieux réguler la finance ?

La controverse sur les bonus est l'arbre qui cache la forêt. Il est vrai que les rémunérations ont explosé à partir des années 1990 et on peut supposer un lien entre montant des bonus et prise de risque dans les banques. La corrélation est surtout manifeste avec l'affaiblissement de la régulation. Il faut donc trouver les bons outils de la mesure de la performance des traders par produits. Mais déjà le principe d'étaler le paiement des bonus dans le temps est une avancée, même si la concurrence aura toujours tendance à ramollir la discipline en la matière. Mais la question qui se pose, c'est pourquoi les banques gagnent toujours autant d'argent ? Au vu des résultats des banques d'investissement, il est évident que le casino est à nouveau ouvert, comme il y a deux ans. Les produits sont différents - l'essentiel des profits est actuellement tiré de l'arbitrage sur la courbe des taux - mais les comportements n'ont guère changé.

Le profil de risque des banques sur les marchés est-il, selon vous, toujours aussi élevé ?

Rien ne suggère à ce jour une réduction sensible du profil de risque. Il n'existe pas plus de garde-fous aujourd'hui qu'il y a un an. Les déclarations de principe se succèdent, mais les nouvelles réglementations tardent à être adoptées. Deux sujets majeurs sont actuellement sur la table. Le premier concerne les fonds propres : il faut les augmenter, notamment pour les activités de marché, et les rendre moins cycliques, les banques étant en apparence surcapitalisées en haut de cycle et sous-capitalisées en cas de retournement. Le second sujet porte sur le rôle des banques centrales dans le contrôle des banques, notamment pour prévenir le risque systémique. Sur ces deux points, il existe un consensus sur le principe mais de profondes divergences sur la mise en ?uvre. C'est le vrai défi du prochain G20.

Augmenter les fonds propres suffira-t-il à discipliner l'industrie financière ?

Ce serait un pas important dans la réforme du système financier. Il faut cependant faire attention. Si on régule les banques, il faut également réguler tous les acteurs financiers, sinon on faussera la concurrence et on camouflera le risque hors des banques. Mais il faudrait aller plus loin, mieux prendre en compte le risque de certains produits financiers et se poser la question de l'intérêt social de certaines activités sur les marchés. Il s'agirait alors d'identifier les activités les plus risquées, de les considérer comme une pollution et d'inciter les banques à s'en détourner. C'est pourquoi nous travaillons actuellement au sein de l'université de New York à un système de taxation sur les prises de risque jugées dangereuses pour l'ensemble du système bancaire, de façon à en réduire la rentabilité et donc les rémunérations qui y sont associées. Les modalités d'application peuvent être multiples. On peut ainsi définir pour chaque activité un niveau de risque acceptable mais qui serait, au-delà d'un certain seuil, taxé sous la forme, par exemple, d'une police d'assurance. Ces primes pourraient alimenter un fonds public de garantie en cas de retournement. Cette approche préventive nous paraît la plus raisonnable à mettre en place pour contenir les dérives. Les outils de mesure existent : nous avons ainsi calculé que quatre banques américaines - Citibank, Bear Stearns, Bank of America et Lehman Brothers - présentaient des risques excessifs dès le printemps 2007.

C'est le retour de la taxe Tobin ?

Non, la taxe Tobin porte sur les transactions. Or, il n'existe pas de corrélation entre le volume de transactions et la prise de risque. Sans compter que la taxe Tobin serait très facilement contournée. Il faut cibler les activités qui peuvent faire perdre potentiellement beaucoup d'argent aux banques mais aussi aux contribuables. Il ne serait donc pas illégitime de taxer ces activités "polluantes" comme il n'est pas illégitime de taxer les émissions de carbone. Ce qu'il faut, c'est une taxe carbone de la finance !

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Propos recueillis par Eric Benhamou

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