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OPINION. « Ce que les premiers jours de Trump disent du pouvoir stratégique de la société civile »

Véronique Chabourine

Publié le 13 mai 2025 à 10:07

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OPINION. Dès ses premiers mois, Donald Trump semble engager un démantèlement des contre-pouvoirs aux États-Unis. Face à cette offensive, la société civile américaine déploie une résilience inédite. Mais l'enjeu dépasse les frontières : en gelant une grande partie de l'aide humanitaire via l'USAID, Trump a contraint de nombreuses ONG à suspendre leurs activités. Or les États touchés n'ont pas tous la même capacité de résilience. Cette dynamique replace au cœur du débat le rôle de la société civile comme troisième pouvoir, garant des équilibres démocratiques.

 En à peine cent jours, Donald Trump a mené une offensive historique contre les piliers du progressisme américain — 143 décrets entre le 20 janvier et le 30 avril 2025. Dès son premier jour, il a supprimé les postes de responsables à la diversité dans l'ensemble de l'administration fédérale et suspendu les financements liés aux politiques d'inclusion — ordonné le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris — relancé les politiques anti-immigration et fondé un nouveau ministère de l'efficacité gouvernementale confié à Elon Musk. Cette stratégie, inspirée du programme conservateur « Project 2025 », repose sur une transformation rapide et profonde de l'État fédéral.

Face à cette accélération autoritaire, la société civile américaine s'affirme comme le contre-pouvoir le plus structuré grâce à son « soft power » institutionnalisé.
Le 5 avril, la mobilisation « Hands Off! » a réuni entre 3 et 5 millions de manifestants à travers le pays, soutenus par plus de 150 organisations. Plus de 2 000 manifestations ont été recensées en février 2025, soit deux fois plus qu'en 2017. Parallèlement, plusieurs décisions de coalition juridique ont déjà suspendu des executive orders. Des campagnes éducatives telles que Freedom to Learn, et des initiatives d'organisations LGBTQ+ ont été lancées pour contrer les attaques contre l'histoire afro-américaine et les initiatives de diversité.

Cette résilience fondée sur des infrastructures solides, illustre le rôle essentiel de la société civile comme contre-pouvoir démocratique. Mais cette résistance est confrontée à une stratégie de dérégulation systémique L'ONG Better Markets alerte sur le démantèlement des contrôles financiers et la promotion d'un capitalisme de confrontation. L'offensive contre les syndicats, documentée par l'Economic Policy Institute, a conduit à la suppression de la médiation sociale, au recul des règles de sécurité, des politiques anti-discrimination et des budgets consacrés à la lutte contre le travail forcé. Sur le plan international, cette logique s'accompagne d'un désengagement progressif des alliances, notamment l'OTAN, fragilisant les équilibres diplomatiques.

La résilience de la société civile n'est pas universelle. En gelant brutalement plus de 40 milliards de dollars d'aide étrangère, Donald Trump a déclenché une crise humanitaire mondiale. Ce gel, qui affecte directement l'USAID — principal canal de l'aide américaine (42 % d'aide mondiale) — a privé des millions de personnes d'accès aux soins, à la nourriture ou à l'éducation, et forcé des milliers d'organisations humanitaires, de défense des droits humains à suspendre leurs activités.

Cette politique de repli, « l'effet Trump » selon l'ONG Amnesty International,  a accéléré les régressions des droits fondamentaux. Dans son rapport 2025, elle alerte sur un recul généralisé des droits humains. Plus largement Amnesty International alerte sur un effet domino : en rompant avec les principes du multilatéralisme, Trump légitime la répression d'État à l'échelle mondiale. Du Bangladesh au Mozambique, plusieurs États ont renforcé la répression interne, profitant de l'affaiblissement des ONG et des réseaux de défense des droits humains.

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À l'échelle mondiale, la coupe annoncée dans l'aide humanitaire ne frappe pas tous les pays de manière égale. Les données sont sans appel : plus un pays a un indice de démocratie bas et un espace civique restreint, plus il est vulnérable à la suppression des soutiens extérieurs. Le V-Dem Institut, qui évalue la démocratie à travers plusieurs dimensions (libertés civiles, participation, égalité), montre que les pays dont l'indice de liberté civile est inférieur à 0,3 enregistrent également les taux les plus élevés de violation des droits humains. Ces États, souvent classés comme "autocraties électorales", se caractérisent par une société civile marginalisée, une justice affaiblie, et une répression des médias.

De même, le CIVICUS monitor, qui mesure l'état de l'espace civique mondial, estime qu'en 2023, 118 pays avaient un espace qualifié de "réprimé" ou "fermé". Ce qui représente plus de 30% de la population privée des libertés d'association, de réunion ou d'expression. Dans ces contextes, les coupes humanitaires signifient l'effondrement des filets de sécurité et l'affaiblissement de la société civile. Certes des démocraties comme les États-Unis ou la France disposent d'une résilience civique — même si elle demeure perfectible dans le cas français.

La robustesse de la société civile détermine la capacité à amortir le choc. Dans les pays où l'indice de démocratie est faible et la société civile sous structurée, la coupe de l'aide humanitaire risque de devenir un catalyseur de crise politique et sociale. Cette dynamique est bien documentée. Le politologue Thomas Carothers (Carnegie Endowment) a montré que les régimes autoritaires ciblent systématiquement les ONG, les fondations et les syndicats, avant de s'attaquer aux médias ou à la justice. Dans How Democracies Die, Steven Levitsky et Daniel Ziblatt démontrent que l'érosion des institutions démocratiques passe souvent par la marginalisation progressive de la société civile.

Face à cette offensive globale contre les contre-pouvoirs de la société civile, la France et l'Europe ont l'opportunité d'engager une réflexion : comment donner à la société civile les moyens d'exercer pleinement son rôle de troisième pouvoir ? — En repensant le financement des ONG, en institutionnalisant un droit au plaidoyer citoyen, en formant les acteurs concernés, en encourageant la philanthropie et en renforçant les alliances ONG, universités et médias — et en assumant le rôle stratégique du « soft power » comme levier de stabilité démocratique.

Véronique Chabourine

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