OPINION. « Maintenir le cap du renouvellement forestier »
Catherine Collet

Photo d'illustration
DR
Catherine Collet

Photo d'illustration
DR
La forêt nous rend d'innombrables services, aussi vitaux que discrets : écologiques, en stockant le carbone et atténuant les effets du réchauffement climatique ; économiques, le bois étant indispensable à la transition écologique et créant des emplois ; sociétaux, nos forêts répondent aux besoins des hommes, et produit du bois pour se loger, se nourrir, se chauffer, etc.
Irremplaçables, nos forêts sont pourtant menacées. Par le dérèglement climatique, bien sûr, et son cortège d'effets délétères. Par les incendies, toujours plus nombreux, plus dévastateurs. Par les maladies et les attaques d'insectes ravageurs, qui prolifèrent sur les arbres déjà fragilisés. Dans nos montagnes françaises, plus de la moitié (10 sur 19) des forêts étudiées par l'Office français de la biodiversité sont considérées comme « en danger », « vulnérables » ou « quasi-menacées » par le changement climatique. Pour préserver les forêts d'aujourd'hui et leur assurer un avenir, assurer leur bon renouvellement apparaît donc comme une nécessité.
De quoi parle-t-on ? Renouveler le couvert forestier, c'est en quelque sorte choisir la forêt de demain. C'est, bien sûr, reconstituer les peuplements sinistrés ; cela passe, aussi, par l'adaptation des peuplements vulnérables ; et cela se traduit, enfin, par l'amélioration, l'enrichissement ou la conversion de peuplements pauvres pour améliorer leur contribution à la lutte contre le changement climatique. Concrètement, le renouvellement peut s'opérer par régénération naturelle assistée, qui nécessite tout le savoir-faire des forestiers ; par l'enrichissement des peuplements ; ou encore par la plantation après coupe rase ; ces deux dernières méthodes permettant l'installation de nouvelles essences.
Le renouvellement forestier s'apparente donc, nécessairement, à un investissement de long terme, qui va conditionner la nature et les fonctions de la forêt pour des décennies. Et ce en répondant à un double objectif : assurer, d'une part, la survie de nos forêts face aux bouleversements actuels et futurs ; et répondre, d'autre part, aux besoins de nos sociétés humaines : production de bois d'œuvre et de biomasse, séquestration du carbone, etc. Félicitons-nous donc de ce que nos pouvoirs publics semblent avoir pris la mesure du travail à accomplir, en consacrant dans le plan France Relance (2021-2023) et le programme France 2030 (2023-2028) la reconstitution de quelque 15.000 hectares de forêts.
Dotée de 150 millions d'euros, l'enveloppe du plan France 2030 consacrée au renouvellement forestier a précisément pour but d'aider les propriétaires forestiers à reconstituer, adapter et améliorer leurs peuplements. Mais l'argent seul, on le sait, ne peut pas tout et de nombreux défis subsistent. À commencer par les limites inhérentes à la régénération naturelle, dont le rythme ne peut, malheureusement, suivre celui du changement climatique ni des pressions qui pèsent sur la forêt. Planter n'est pas, non plus, exempt de complexités : à la difficulté de choisir des essences adaptées aux nouvelles conditions climatiques s'ajoute, par exemple, la délicate question de la qualité et de la disponibilité des graines et plants.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Certains freins opérationnels obèrent aussi le processus de renouvellement, tels que le manque chronique de main-d'œuvre qualifiée ou l'importance des investissements dans le matériel adapté. Par ailleurs, l'augmentation des populations d'ongulés (cerfs, chevreuils, sangliers — dont le nombre a été multiplié par six en trente ans) fait peser, par la consommation des graines, l'abroutissement, l'écorçage et le frottis des arbres, une pression aussi invisible pour le grand public que dévastatrice sur les jeunes peuplements — et pour la filière forêt-bois qui en dépend. La prolifération d'insectes, comme le grand charançon du pin ou un certain nombre d'espèces exotiques invasives, menace, elle aussi, les tentatives de renouvellement forestier.
Enfin les tempêtes, épisodes de sécheresse et incendies, tous favorisés par le changement du climat, achèvent de fragiliser les opérations de renouvellement. Que faire face à ces menaces ? Tout d'abord, peut-être, tirer les leçons du passé. Aux XIXe et XXe siècles ont été menées d'importantes opérations de reboisement, conduites avec succès dans certains massifs montagneux français, où sur les sommets de l'Aigoual ou de La Mongie ont été reconstruits des paysages entiers. Nous l'avons fait : nous pouvons — et devons — le refaire.
Aujourd'hui, sonne donc l'heure de réinvestir à nouveau pour nos forêts. À plusieurs conditions, cependant : celle d'inscrire le renouvellement forestier dans le temps long, avec une vision stratégique incluant la structuration de la filière ; celle de maintenir, coûte que coûte, l'enveloppe budgétaire et le cahier des charges actuels, qui ne sauraient faire les frais des efforts d'économies récemment annoncés par le gouvernement ; celle enfin, peut-être plus poétique ou philosophique que strictement comptable, de changer notre regard sur la forêt : si son avenir dépend de l'Homme, celui de l'Homme dépend, au moins tout autant, d'elle.
_____
(*) Catherine Collet est une chercheuse française spécialisée en sylviculture, reconnue pour son expertise dans le domaine du renouvellement des forêts. Elle occupe actuellement le poste de responsable du pôle RENFOR (Renouvellement Forestier), une structure collaborative réunissant l'INRAE, l'ONF et AgroParisTech, basée à l'UMR Silva sur le centre INRAE Grand Est - Nancy.
Catherine Collet
OPINION. « Le pétrole a ouvert l’ère des ressources critiques : ne pas prendre en compte dès aujourd’hui le coût du manque d’eau, c’est se condamner à en payer le prix demain»
OPINON. « Pourquoi les banques françaises pourraient perdre la bataille de la relation client »
OPINION. « La France paie beaucoup : elle comprend de moins en moins »
OPINION. « Produire et innover en France : une responsabilité collective »