OPINION. « La France paie beaucoup : elle comprend de moins en moins »

Simon Daragon
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Par Simon Daragon, maître de conférences en droit fiscal, chef d’entreprise et adjoint au maire de Grasse
Selon une étude Yomoni, 64 % des Français ressentent de l’angoisse au moment de la déclarer et 60 % disent ne pas bien la comprendre. Ce malaise trahit une crise plus profonde que la complexité administrative. Quand l’effort collectif devient illisible, c’est la confiance elle-même qui s’érode.
La France supporte l’un des niveaux de prélèvements obligatoires les plus élevés d’Europe et finance un modèle social parmi les plus ambitieux. Pourtant, des services essentiels se fragilisent, la dette s’accumule, et beaucoup se demandent pourquoi travailler, embaucher, produire et transmettre paraît chaque année plus difficile.
Ce n’est pas seulement un problème économique. C’est une crise du consentement. L’impôt ne repose pas uniquement sur la loi qui l’institue. Il repose sur une conviction plus fragile : que l’effort demandé produit un résultat visible, utile, juste. Lorsque cette conviction disparaît, l’impôt cesse d’être un acte civique. Il devient une contrainte subie.
Le réel ne permet plus de détourner le regard. Pouvoir d’achat, services publics, dette publique qui devrait atteindre 118,6 % du PIB fin 2026, coût du travail qui décourage ceux qui embauchent : les signaux convergent. On ne peut plus demander davantage aux Français sans leur dire précisément ce que leur contribution finance. On ne peut plus promettre sans compter.
La vraie question n’est pas tant de savoir s’il faut prélever plus ou moins. Elle est plus exigeante : que finance-t-on ? Pour quel résultat ? Selon quelles priorités ?
La déclaration d’impôts devrait reconstruire ce lien : permettre à chacun de comprendre ce qu’il finance, ce que le pays protège, ce que l’État assume. Elle est trop souvent devenue l’inverse : un formulaire opaque, un rendez-vous avec un État que l’on finance sans toujours comprendre ses choix.
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Depuis 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen pose un principe : les citoyens ont le droit de constater la nécessité de la contribution publique. Ce droit suppose la compréhension. Et la compréhension suppose que l’État rende ses choix lisibles. Pourquoi ne pas permettre à chaque contribuable de visualiser ce que ses impôts financent concrètement : ce que coûte une consultation médicale, une journée d’école, un service public ? Non pour lui présenter une facture à contester, mais pour faire de lui un citoyen informé plutôt qu’un payeur contraint.
Sur les marchés de Grasse, des gens travaillent, paient leurs impôts, respectent les règles et ne comprennent plus pourquoi le modèle ne les protège plus suffisamment. Leur question est légitime.
On objectera que rendre la fiscalité lisible, c’est fragiliser le modèle social. C’est l’inverse : l’opacité est ce qui le fragilise. Un modèle social ne survit pas sans adhésion, et l’adhésion ne survit pas sans compréhension. La transparence n’est pas une menace pour le pacte social, c’est sa condition.
Rendre l’argent public lisible révèle une question que la politique préfère éviter : que finance-t-on, et que devrait-on arrêter de financer ?
Un État qui prétend tout financer finit par ne plus protéger l’essentiel. Chaque euro prélevé doit pouvoir être expliqué. Chaque euro dépensé doit pouvoir être justifié. Ce n’est pas de l’austérité, c’est la responsabilité publique. Gouverner, ce n’est pas seulement ajouter des lignes au budget. C’est arbitrer, renoncer, assumer.
Cette capacité à choisir manque au débat public français. On préfère promettre que décider, dépenser que prioriser, emprunter que choisir. Une dette proche de 120 % du PIB est aussi le résultat comptable de cette impuissance à hiérarchiser. La rendre visible, c’est créer les conditions pour que les choix deviennent enfin possibles.
Enfin, aucun projet durable ne se fera contre ceux qui travaillent, entreprennent, embauchent et créent de la richesse. Le travail ne peut pas rester ce que le pays ponctionne avant d’être ce qu’il encourage.
Mais libérer ceux qui produisent n’est pas seulement une question de niveau de prélèvement. C’est une question de lisibilité et de prévisibilité. Des règles qui changent à chaque loi de finances, une fiscalité que les experts peinent eux-mêmes à interpréter, des charges dont personne ne comprend toujours la logique : tout cela décourage autant que le niveau des impôts lui-même. La liberté économique commence par la clarté des règles.
C’est cela, le bon sens. Non pas une formule facile, mais un choix de courage : dire la vérité sur les comptes, rendre lisible ce que l’État protège et ce qu’il n’est plus en mesure de promettre. Tenir les comptes n’est pas une obsession comptable. C’est la condition de notre liberté collective. Sans comptes tenus, il n’y a plus de promesses tenables. Sans priorités assumées, il n’y a plus d’action publique lisible. Sans effort compris, il n’y a plus de consentement durable.
La déclaration d’impôts ne devrait pas être le symbole d’un État incompris. Elle devrait devenir le premier acte d’un contrat clair entre les citoyens et la puissance publique : savoir ce que l’on paie, comprendre ce que l’on finance, décider ensemble ce que l’on veut protéger.
C’est à cette condition que l’impôt pourra redevenir un acte civique, et non une contrainte subie.
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