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Innovation - La Tribune Bordeaux

"L'intelligence artificielle va bouger toutes les postures de travail"

Photo de Mikaël Lozano

Mikaël Lozano

Publié le 11 avril 2016 à 21:05 - Mis à jour le 12 avril 2016 à 13:51

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Manuel Da Rocha démystifie certains fantasmes relatifs à l'intelligence artificielle (IA). Senior partner au sein de la division Conseil assurance et protection sociale de Sopra Steria, il annonce des bouleversements dans la manière dont les décisions seront prises dans les organisations.

Une intelligence artificielle qui bat le meilleur joueur mondial de jeu de go, une autre qui, quelques heures après sa mise en ligne sur Twitter, devient raciste et misogyne... La question de l'IA se fait très présente actuellement ?

"C'est effectivement un sujet qui revient à la mode et pourtant, on parle d'intelligence artificielle depuis 30 ans. La vraie nouveauté, ce sont la puissance de calcul en très forte augmentation et l'explosion de la donnée. Le premier étage de la fusée, c'est le big data, ou mégadonnées. Le 2e, c'est l'utilisation de ces données grâce aux processus d'intelligence artificielle."

Votre postulat est que cette IA va transformer en profondeur les organisations ?

"C'est notamment vrai dans les organisations tertiaires, dont on pourrait dire que les collectivités locales font partie. L'intelligence artificielle ne va pas remplacer l'homme dans l'entreprise mais elle va bouleverser la prise de décision. Nous avons à Sopra Steria un bon retour d'expériences dans le domaine des assurances et nous constatons que l'IA permet de distribuer des compétences partout dans l'organisation. L'intelligence artificielle permet plusieurs choses : elle rend un service constant, enrichit l'autonomie des salariés qui sont en première ligne, œuvrant à des tâches à faible valeur ajoutée, qui peuvent s'appuyer sur elle."

"L'expert sera celui qui saura poser les bonnes questions"

Concrètement, qu'est-ce qui va changer ?

"L'intelligence artificielle va se faire le réceptacle de l'expérience de l'organisation ou de la collectivité locale. Elle va distribuer de la compétence partout en captant l'expertise, la transcrivant puis la diffusant auprès de chaque individu. Chaque membre de l'organisation, y compris ceux qui sont assignés aux tâches les plus opérationnelles, pourra faire appel à elle en temps réel et décider de suivre ou non ses préconisations, en fonction du cas de figure soumis. Inversement, l'IA garde une trace de toutes les décisions, constituant au fil du temps un patrimoine qui va remonter vers l'expert."

Quid de l'expert ?

"Il ne sera pas dépossédé car il sera dans un rôle de superviseur de l'IA. Longtemps, il a été celui qui avait réponse à tout. Aujourd'hui, avec Internet et Google, les réponses sont partout. L'expert sera celui qui sera capable de poser les bonnes questions, ce qui reste l'apanage de l'humain vis-à-vis de la machine."

Comprenez-vous les craintes qui se nourrissent de ces avancées ?

"Les choses ne sont pas si noires. L'intelligence artificielle bouge toutes les postures de travail, mais ce dernier ne disparaît pas. Elle engendre des gains de productivité, les organisations se redéployent mais nous n'avons pas constaté de suppression de postes pour autant.Plus globalement, il y a en matière d'intelligence artificielle un défaut de pédagogie formidable. La conduite tue des gens par milliers, c'est avéré depuis longtemps, et pourtant le grand public ne se pose pas autant de questions. Mais certains acteurs aiment bien agiter l'IA en tant que sujet fantasmagorique."

"Tay, parfait exemple de détournement"

C'est un processus inéluctable ?

"Rappelons-nous qu'à la fin de l'ère du cheval, certaines sociétés ont disparu en 10 ou 15 ans. La campagne d'électrification des Etat-Unis a été vécue par les paysans comme l'entrée du diable dans la maison. Aujourd'hui, qui reviendrait à ces époques ? Nous avons pu observer que dans les compagnies d'assurance, la rédaction d'un contrat complexe pourrait durer une demi-journée. En s'appuyant sur l'intelligence artificielle, elle tombe à 12 minutes. Les fantasmes peuvent être nombreux, cela n'empêchera pas ce mouvement de se produire."Il est intéressant de noter que depuis quelque temps, des gens se disent "humanistes du numérique". Microsoft notamment a pris position sur le sujet dernièrement, en disant qu'il fallait s'emparer de ce sujet. Et je pense que l'Europe est très en retard par rapport aux Etats-Unis, où ce débat a lieu."

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Microsoft justement, a lancé une intelligence artificielle sur Twitter, Tay, mais l'a débranchée au bout de quelques heures : elle était devenue raciste, misogyne, nazi.... Rien de très rassurant tout de même...

"C'est un parfait cas d'outil détourné. Faut-il blâmer l'intelligence artificielle elle-même ou le climat délétère aux Etats-Unis qui fait qu'un petit groupe ait testé les limites de Tay et l'ait poussée à tenir certains propos, à déraper ? Tay est basée sur du machine learning, de l'apprentissage automatique basée sur les discussions entretenues sur les réseaux sociaux et forums. Il s'agit d'une seule approche de l'intelligence artificielle, que l'on a du mal à exploiter quand la récurrence des pratiques n'est justement pas gage de bonnes pratiques. Il existe d'autres approches de l'IA, l'approche déterministe, celle des systèmes multi-agents. Je crois plus en l'association de ces approches."

Pour aller plus loin : peut-on imaginer, un jour, un robot équipé d'une intelligence artificielle capable de sentiments ?

"Techniquement, rien ne l'interdit. La question qui se pose est la suivante : est-ce que ça a du sens ? La réalité est plus prosaïque : l'intelligence artificielle sera capable de répondre au téléphone tous les jours et à toutes les heures, à la place d'un opérateur aujourd'hui sous pression qui pourra se consacrer à d'autres missions."

Mikaël Lozano

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