Silver économie : à Bordeaux le message sur bien vieillir en étant malade fait mouche
Jean-Philippe Déjean
Jean-Philippe Déjean
Nicolas Brugères, médecin et adjoint au maire de Bordeaux en charge de la santé, des seniors et du bien vieillir, a rappelé que ce colloque Silver Economie et Habitat existe depuis 2014. Axé sur l'exploration des démarches de prévention, il a pour première préoccupation de mettre l'humain au centre de la réflexion. Georges Fernandez a souligné que, grâce à ce colloque, Logévie, dont il est le président, avait développé des programmes intégrant le maintien de seniors à domicile, avec préservation des liens sociaux et l'entretien de relations intergénérationnelles.
"La création de résidences intergénérationnelles constitue un véritable plus pour les seniors, avec la création de jardins potagers partagés", a notamment observé Georges Fernandez, avant d'évoquer l'importance du label HS2 (haute sécurité santé), qui mesure la pertinence d'une offre à l'aune, selon l'Apave (société de contrôle et de certification), des « besoins de personnes vieillissantes ou en situation de vulnérabilité ».
Marie-Anne Montchamp, présidente de la CNSA (Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie), ex-secrétaire d'Etat aux personnes handicapées (sous Jacques Chirac) puis auprès de la ministre des Solidarités et de la cohésion sociale (Roselyne Bachelot-Narquin/sous Nicolas Sarkozy -NDLR), a observé que ce colloque sur le grand âge et l'autonomie tombe au moment où le gouvernement travaille sur le projet de loi d'adaptation de la société au vieillissement. Cette loi, qui va être examinée d'ici décembre prochain, doit être votée début 2020.

Le vieillissement de la population va au-delà des établissements pour seniors dépendants .
"Notre pays vieillit et il semble que nous regardions ailleurs" a-t-elle paraphrasé avant d'enfoncer le clou avec une phrase choc "la population vieillit, il nous faut une Gretha Thunberg qui vienne nous dire "réveillez-vous !" parce que le vieillissement de la population va changer tous les équilibres ! Par exemple, ce ne sont plus les enfants qui héritent de leurs parents, mais les petits-enfants", a-t-elle éclairé en substance. Prévenant ensuite qu'il faudrait valoriser l'activité des plus âgés, face à "une jeunesse moins nombreuse, inquiète...". Marie-Anne Montchamp a poursuivi dans cette veine, évoquant des « acheteurs internationaux » qui recrutent des seniors car ils ne trouvent pas de jeunes, tout en soulignant l'importance de la question de la dépendance et donc de la prévention. Réintégrant ainsi la place stratégique tenue par l'habitat dans le maintien des seniors en bonne santé.
Nicolas Florian, le maire de Bordeaux, a observé lors de l'ouverture de ce colloque que les plus de 60 ans, qui représentaient 18 % de la population bordelaise en 2008, ont vu leur proportion atteindre 20 % en 2015, avec une prévision à 33 % (un tiers) d'ici 2030. Soit une évolution démographique qu'il a décomposée en tant que maire en trois axes : santé, habitat, culture. Confirmant que la prévention joue un rôle clé dans le bien vieillir, qui implique de "placer l'humain au centre de la politique urbaine", Nicolas Florian n'a pas manqué de rappeler que Bordeaux est aussi une ville jeune, avec 100.000 étudiants.
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Le chef Raoni est passé à Bordeaux.
Il n'a cependant pas boudé son plaisir en racontant qu'il était allé fumer une pipe avec le chef amazonien Raoni, bien connu par son plateau labial, lors du passage de ce dernier à Bordeaux au mois de septembre. "Nous avons fumé une pipe tous les deux et le chef Raoni m'a expliqué que le sens de son combat est de faire valoir la cause de l'environnement par le biais de la situation dans la forêt amazonienne" a expliqué en substance le maire de Bordeaux, soulignant les mots d'enracinement, d'expérience et de confiance.
Une première table ronde, intitulée « L'humain au cœur des préventions » a ensuite permis de découvrir l'énorme bond conceptuel qu'est en train de faire la médecine au sujet des seniors. Un virage à 180 degrés menés par l'Organisation mondiale de la santé (OMS/WHO en anglais -NDLR). C'est Karine Pérès, chercheuse à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) au sein du « Bordeaux population health research center » (en français : centre de recherche sur la santé de la population -NDLR), qui a présenté cette évolution fondamentale.

La rédéfinition du bien vieillir par l'OMS injecte davantage de sciences humaines que de biologie.
Sachant que pour rendre possible cette avancée, l'idée est de sécuriser les seniors modérément malades avec la création d'une plateforme digitale facile d'accès, via une aide vocale permettant par exemple de caler un rendez-vous avec le médecin. Ce qui implique aussi que les seniors ne soient pas isolés et qu'ils soient au contact de personnes pouvant les aider.
Pour permettre ce vieillissement réussi avec une maladie sous contrôle, le Centre de recherche sur la santé de la population de Bordeaux a identifié cinq leviers : la lutte contre l'isolement et la solitude, parce que « la solitude tue » comme l'a souligné Karine Pérès, la restauration de l'estime de soi : d'un sentiment d'utilité, un soutien pour faire face aux difficultés du quotidien, mais aussi pour lutter contre la fracture numérique, ainsi que la fracture sociale.

Maryne Cotty-Eslous, fondatrice et dirigeante de Lucine
De son côté Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de la startup bordelaise Lucine, développe une voie très innovante de lutte contre la douleur. Expérience humaine universelle et phénomène très complexe, la douleur a pendant des centaines d'années été sous-estimée sinon totalement exclue du champ de la médecine européenne. Un angle mort historique qui génère aujourd'hui d'énormes dérives, en particulier aux Etats-Unis où des millions de patients atteints de douleurs chroniques sont bombardés d'opiacés eux-mêmes très dangereux.
La fondatrice de Lucine est également experte et membre du Conseil national du numérique, un lieu central pour la filière.

L'équipe de Lucine, la startup bordelaise anti-douleur
D'où l'importance des barrières à surmonter pour la startup.
La jeune dirigeante a ensuite posé la question du financement de ce mouvement de bascule vers la prévention. Car si le mot prévention a été un peu usé par des milliers de campagnes (risque routier, cancer, etc.), il reste le vecteur d'un mouvement de transition déterminant dans le monde de la santé. La fondatrice de Lucine a ainsi été claire sur les prix.
Pour réussir cet énorme pari, les pays nordiques ont débloqué de gros investissements afin d'être capables de financer pendant dix ans, sans aucune obligation de retour pour les institutions de santé, le mouvement de pivot que suppose la prise en compte réelle de la prévention. Effort qui suppose un financement complémentaire.
Chercheuse à l'institut Biodonostia (de Donostia, nom basque de la ville de Saint-Sébastien, dans le Guipuscoa) Itziar Vergara, qui est également médecin, est revenue sur la redéfinition fonctionnelle du bien vieillir par l'OMS. Elle a observé que ce changement d'approche relève d'un nouveau concept philosophique dans lequel la vie quotidienne et l'environnement sont réintégrés au côté de la maladie.
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Mais cette nouvelle approche fonctionnelle se heurte, par son ampleur méthodologique, à la structure même de la société, qui reste soumise à des modélisations réglementaires qui s'enchevêtrent en fonction des diverses strates administratives (commune, province, etc.) et fractionnent un environnement qui devrait pouvoir être traité comme un tout, avec la personne âgée au centre pour produire un vrai travail de prévention, a conclu la jeune chercheuse basque, qui attend beaucoup de l'eurorégion Nouvelle-Aquitaine/Euskadi/Navarre.
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