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Innovation - La Tribune Bordeaux

Silver économie : à Bordeaux le message sur bien vieillir en étant malade fait mouche

Jean-Philippe Déjean

Publié le 11 octobre 2019 à 12:32 - Mis à jour le 14 octobre 2019 à 08:50

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La 6e édition du colloque Silver Economie et Habitat, qui s’est tenue hier jeudi à la Cité du vin à Bordeaux, était titré "Prévenir pour bien vieillir -faire société pour innover". Organisé par la mairie de Bordeaux et le bailleur social Logévie (groupe ActionLogement) cette manifestation s'est fait en particulier l'écho de la nouvelle approche de l'OMS sur la prévention où le bien vieillir peut se faire en étant malade. A condition que les moyens financiers suivent.

Nicolas Brugères, médecin et adjoint au maire de Bordeaux en charge de la santé, des seniors et du bien vieillir, a rappelé que ce colloque Silver Economie et Habitat existe depuis 2014. Axé sur l'exploration des démarches de prévention, il a pour première préoccupation de mettre l'humain au centre de la réflexion. Georges Fernandez a souligné que, grâce à ce colloque, Logévie, dont il est le président, avait développé des programmes intégrant le maintien de seniors à domicile, avec préservation des liens sociaux et l'entretien de relations intergénérationnelles.

"La création de résidences intergénérationnelles constitue un véritable plus pour les seniors, avec la création de jardins potagers partagés", a notamment observé Georges Fernandez, avant d'évoquer l'importance du label HS2 (haute sécurité santé), qui mesure la pertinence d'une offre à l'aune, selon l'Apave (société de contrôle et de certification), des « besoins de personnes vieillissantes ou en situation de vulnérabilité ».

Une Gretha Thunberg pour alerter sur le vieillissement

Marie-Anne Montchamp, présidente de la CNSA (Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie), ex-secrétaire d'Etat aux personnes handicapées (sous Jacques Chirac) puis auprès de la ministre des Solidarités et de la cohésion sociale (Roselyne Bachelot-Narquin/sous Nicolas Sarkozy -NDLR), a observé que ce colloque sur le grand âge et l'autonomie tombe au moment où le gouvernement travaille sur le projet de loi d'adaptation de la société au vieillissement. Cette loi, qui va être examinée d'ici décembre prochain, doit être votée début 2020.

Des credits supplementaires pour les ehpad
Photo d'illustration (Crédits : Regis Duvignau)

Le vieillissement de la population va au-delà des établissements pour seniors dépendants .

"Notre pays vieillit et il semble que nous regardions ailleurs" a-t-elle paraphrasé avant d'enfoncer le clou avec une phrase choc "la population vieillit, il nous faut une Gretha Thunberg qui vienne nous dire "réveillez-vous !" parce que le vieillissement de la population va changer tous les équilibres ! Par exemple, ce ne sont plus les enfants qui héritent de leurs parents, mais les petits-enfants", a-t-elle éclairé en substance. Prévenant ensuite qu'il faudrait valoriser l'activité des plus âgés, face à "une jeunesse moins nombreuse, inquiète...". Marie-Anne Montchamp a poursuivi dans cette veine, évoquant des « acheteurs internationaux » qui recrutent des seniors car ils ne trouvent pas de jeunes, tout en soulignant l'importance de la question de la dépendance et donc de la prévention. Réintégrant ainsi la place stratégique tenue par l'habitat dans le maintien des seniors en bonne santé.

33 % de plus de 60 ans à Bordeaux en 2030

"L'avenir est long désormais quand on est senior. Aujourd'hui à 50 ans on a encore la même espérance de vie que lorsqu'on naissait à la Renaissance (une trentaine d'années -NDLR)", a lancé la présidente du CNSA.

Nicolas Florian, le maire de Bordeaux, a observé lors de l'ouverture de ce colloque que les plus de 60 ans, qui représentaient 18 % de la population bordelaise en 2008, ont vu leur proportion atteindre 20 % en 2015, avec une prévision à 33 % (un tiers) d'ici 2030. Soit une évolution démographique qu'il a décomposée en tant que maire en trois axes : santé, habitat, culture. Confirmant que la prévention joue un rôle clé dans le bien vieillir, qui implique de "placer l'humain au centre de la politique urbaine", Nicolas Florian n'a pas manqué de rappeler que Bordeaux est aussi une ville jeune, avec 100.000 étudiants.

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Le chef raoni propose pour le prix nobel de la paix
Photo d'illustration (Crédits : Regis Duvignau)

Le chef Raoni est passé à Bordeaux.

Il n'a cependant pas boudé son plaisir en racontant qu'il était allé fumer une pipe avec le chef amazonien Raoni, bien connu par son plateau labial, lors du passage de ce dernier à Bordeaux au mois de septembre. "Nous avons fumé une pipe tous les deux et le chef Raoni m'a expliqué que le sens de son combat est de faire valoir la cause de l'environnement par le biais de la situation dans la forêt amazonienne" a expliqué en substance le maire de Bordeaux, soulignant les mots d'enracinement, d'expérience et de confiance.

Vieillir bien même en étant malade

Une première table ronde, intitulée « L'humain au cœur des préventions » a ensuite permis de découvrir l'énorme bond conceptuel qu'est en train de faire la médecine au sujet des seniors. Un virage à 180 degrés menés par l'Organisation mondiale de la santé (OMS/WHO en anglais -NDLR). C'est Karine Pérès, chercheuse à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) au sein du « Bordeaux population health research center » (en français : centre de recherche sur la santé de la population -NDLR), qui a présenté cette évolution fondamentale.

Un prix d'inventeur europeen 2019 pour un chercheur de l'inserm
Photo d'illustration (Crédits : Regis Duvignau)

La rédéfinition du bien vieillir par l'OMS injecte davantage de sciences humaines que de biologie.

"Un vieillissement réussi se définissait jusqu'ici par une absence ce maladie. Mais maintenant nous savons que toutes les maladies ne sont pas négatives. Ce qui fait que la possibilité d'un vieillissement réussi est ouverte à tous. Du point de vue de l'OMS, une insuffisance cardiaque, par exemple, ne suffit pas à conclure à un vieillissement non réussi. Tant que la personne dispose de capacités mentales et de conditions environnementales qui puissent lui servir d'appui en cas de coup dur. Si cette personne peut continuer à être et à faire ce qui compte pour elle, alors elle peut réussir son vieillissement", a déroulé en substance Karine Pérès.

Sachant que pour rendre possible cette avancée, l'idée est de sécuriser les seniors modérément malades avec la création d'une plateforme digitale facile d'accès, via une aide vocale permettant par exemple de caler un rendez-vous avec le médecin. Ce qui implique aussi que les seniors ne soient pas isolés et qu'ils soient au contact de personnes pouvant les aider.

Cinq leviers pour préserver l'autonomie

Pour permettre ce vieillissement réussi avec une maladie sous contrôle, le Centre de recherche sur la santé de la population de Bordeaux a identifié cinq leviers : la lutte contre l'isolement et la solitude, parce que « la solitude tue » comme l'a souligné Karine Pérès, la restauration de l'estime de soi : d'un sentiment d'utilité, un soutien pour faire face aux difficultés du quotidien, mais aussi pour lutter contre la fracture numérique, ainsi que la fracture sociale.

Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de Lucine
Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de Lucine (Crédits : Agence Appa)

Maryne Cotty-Eslous, fondatrice et dirigeante de Lucine

De son côté Maryne Cotty-Eslous, fondatrice de la startup bordelaise Lucine, développe une voie très innovante de lutte contre la douleur. Expérience humaine universelle et phénomène très complexe, la douleur a pendant des centaines d'années été sous-estimée sinon totalement exclue du champ de la médecine européenne. Un angle mort historique qui génère aujourd'hui d'énormes dérives, en particulier aux Etats-Unis où des millions de patients atteints de douleurs chroniques sont bombardés d'opiacés eux-mêmes très dangereux.

"Nous développons deux systèmes. Un dispositif médical pour mesurer la douleur en temps réel. Et un dispositif numérique pour stimuler la création de molécules capables de soulager la douleur", résume Maryne Cotty-Eslous, dont les dispositifs digitaux font appel à la reconnaissance faciale et à toute une gamme de stimuli (visuels, sonore...) destinés à enrayer la douleur identifiée.

Faire jouer tout son rôle au numérique

La fondatrice de Lucine est également experte et membre du Conseil national du numérique, un lieu central pour la filière.

"La loi de santé va créer un espace numérique de santé pour les particuliers et les professionnels. Le premier élément important c'est de mettre l'humain au centre du dispositif de soin. Le second élément c'est l'aspect financier : c'est très compliqué de passer la barrière de l'après", évoque la dirigeante de Lucine, qui évolue dans un monde encore nouveau.
Lucine
Lucine (Crédits : Agence Appa)

L'équipe de Lucine, la startup bordelaise anti-douleur

D'où l'importance des barrières à surmonter pour la startup.

"J'ai rencontré des gens du CNSA et quand on aborde le sujet de la prévention on voit qu'il y a beaucoup de questions et peu de réponses. Elle doit être élargie à tous les éléments qu'elle impacte. Enfin il y a cette idée que le numérique n'a pas sa place en Ehpad (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes), pour des gens en fin de vie. Alors bien sûr, si ces établissements ont des problèmes pour changer les draps on comprend que les possibilités soient réduites. Mais limiter le numérique sous prétexte que dans les Ehpad les patients seraient mourants, ça ne tient pas. Les actions de prévention sont-elles faites pour bien vieillir ou pour bien vivre ? Si l'on ne respecte pas le bien vivre alors cela signifie aucun respect pour le bien vieillir", a argumenté Maryne Cotty-Eslous.

La jeune dirigeante a ensuite posé la question du financement de ce mouvement de bascule vers la prévention. Car si le mot prévention a été un peu usé par des milliers de campagnes (risque routier, cancer, etc.), il reste le vecteur d'un mouvement de transition déterminant dans le monde de la santé. La fondatrice de Lucine a ainsi été claire sur les prix.

Une approche globale qui implique de réformer

Pour réussir cet énorme pari, les pays nordiques ont débloqué de gros investissements afin d'être capables de financer pendant dix ans, sans aucune obligation de retour pour les institutions de santé, le mouvement de pivot que suppose la prise en compte réelle de la prévention. Effort qui suppose un financement complémentaire.

Chercheuse à l'institut Biodonostia (de Donostia, nom basque de la ville de Saint-Sébastien, dans le Guipuscoa) Itziar Vergara, qui est également médecin, est revenue sur la redéfinition fonctionnelle du bien vieillir par l'OMS. Elle a observé que ce changement d'approche relève d'un nouveau concept philosophique dans lequel la vie quotidienne et l'environnement sont réintégrés au côté de la maladie.

"L'idée de l'OMS c'est de changer l'axe de suivi des seniors. Et recentrer cet axe sur la capacité fonctionnelle des patients c'est très difficile parce qu'en médecine on lutte contre la maladie. La capacité d'action intrinsèque d'un patient on en parle avec la famille. Nous allongeons la période de vie en général et parfois de vie autonome. D'où l'importance d'avoir une réflexion de fond. Par exemple si l'on se penche sur les facteurs de risques cardio-vasculaires. Il vaut mieux parfois arrêter le traitement médical parce que ça devient très important pour préserver les capacités fonctionnelles du patient", a décrypté Itziar Vergara.

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Mais cette nouvelle approche fonctionnelle se heurte, par son ampleur méthodologique, à la structure même de la société, qui reste soumise à des modélisations réglementaires qui s'enchevêtrent en fonction des diverses strates administratives (commune, province, etc.) et fractionnent un environnement qui devrait pouvoir être traité comme un tout, avec la personne âgée au centre pour produire un vrai travail de prévention, a conclu la jeune chercheuse basque, qui attend beaucoup de l'eurorégion Nouvelle-Aquitaine/Euskadi/Navarre.

Jean-Philippe Déjean

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