Le « Sarkonomics » sans peine

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Le président s'adresse aux Français, ce n'est pas tous les jours », disait hier Jean-François Copé, président du groupe UMP à l'Assemblée, dans la perspective de l'intervention télévisée de Nicolas Sarkozy. Copé a raison. Ce n'est pas tous les jours que Sarkozy s'exprime, mais tous les deux jours. Depuis son élection, le président a prononcé quelque 300 discours, pour la plupart avec une composante économique. Le site Web du chef de l'État (www.elysee.fr) a même été contraint de créer une nouvelle section pour recueillir la logorrhée présidentielle, « Élyséethèque ». Avis aux amateurs ou aux insomniaques. L'Élyséethèque est un peu comme le grand magasin la Samaritaine, on y trouve de tout. Car les « Sarkonomics », la doctrine économique du président, est un ensemble quelque peu hétéroclite. Ainsi sa position sur le rôle de l'État dans l'économie. « J'ai la conviction que l'État n'a pas vocation à se mêler de tout, à intervenir sur tout », déclare, le 12 octobre 2006, celui qui, deux ans plus tard, s'exprime bruyamment sur le salaire des patrons, initie une relance avec des investissements publics, mobilise les préfets de la République sur l'emploi et le crédit bancaire? Le même, le 1er décembre 2006, devant les métiers de l'hôtellerie, exaltait « la flexibilité dont les entreprises ont besoin », pour interdire aujourd'hui les délocalisations aux constructeurs automobiles qui reçoivent une aide de l'État. « Je crois au libre-échange et à la concurrence », annonçait-il, le 14 janvier 2007, alors candidat à l'élection présidentielle, pour imposer plus tard que la référence à la concurrence soit exclue du « minitrait頻 qui tient lieu de Constitution européenne. pourfendeur des excèsOn pourrait brocarder à loisir les tête-à-queue idéologiques du président ? comme nombre de ses prédécesseurs aussi d'ailleurs. Il y a bien de quoi garnir les rayonnages d'une autre élyséethèque. Ce serait pourtant injuste de ramener le sarkonomisme à la litanie de reniements propres à l'action politique. Sarkozy change sans cesse, mais il change au bon moment. Entre le Sarkozy libéral et son frère jumeau interventionniste, il s'est produit un événement considérable : la crise financière. Le président la nie jusqu'à l'été dernier, mais, à partir de septembre 2008, il l'adopte, il l'habite. C'est « sa » crise mondiale, qui servira de théâtre pour la mise en valeur de son volontarisme. Le point de retournement est bien sûr le beau discours de Toulon, le 25 septembre, qui déclenche une séquence éblouissante pour soutenir le système bancaire européen. Comme Sarkozy a dit tout et son contraire depuis 2006, il puise alors dans ce vaste corpus pour se constituer un nouveau personnage, le pourfendeur des excès du capitalisme.Opportunisme?? Sans doute. Mais aussi excellente ? et unique ? anticipation du retournement idéologique qui s'opère en quelques jours sur la planète entière. Le libéralisme meurt le 15 septembre, jour de la faillite de Lehman Brothers. Et le 25, Sarkozy est déjà prêt pour le nouveau monde. Parce que, quoi qu'il arrive, il a déjà déclaré quelque chose d'approprié aux circonstances. Cette sensibilité exceptionnelle à l'air du temps lui fait bien sûr dire quelques bêtises. « Dans le monde de la rareté, je veux le dire, il va falloir payer plus cher le pétrole », dit-il à Toulon, avant que le prix du baril n'entame une décrue de 70 %. « Il faut réformer le crédit hypothécaire pour lui permettre de se développer comme dans d'autres pays, où il est l'un des moteurs de la croissance », affirme-t-il en mars 2006. Les pays en question sont les États-Unis et le Royaume-Uni, au fond du trou aujourd'hui, précisément à cause de la bulle du crédit immobilier?!volonté politiquePar-delà les revirements et les imprudences, il y a quand même des constantes. L'opposition entre l'économie « réelle » et le monde « virtuel » de la finance, d'abord. L'entrepreneur et l'usine contre la Bourse et la banque, la France éternelle contre l'Amérique pervertie. Cette opposition est directement héritée des intellectuels français des années 1930, Charles Maurras en tête, Arnaud Dandieu et Robert Aron, qui vivaient des circonstances économiques très voisines des nôtres. C'est Nicolas Baverez, l'un des inspirateurs de Sarkozy, et Henri Guaino, la « plume » du président, qui relayent cette tradition aujourd'hui ? sans les travers maurrassiens ? et colorent les discours élyséens. Deuxième constante, la volonté politique transcende l'idéologie. À cet égard, l'acte fondateur du pragmatisme sarkozien est le sauvetage d'Alstom, en 2004, lorsque le président était ministre des Finances (voir encadré). Le président, qui n'est jamais avare de mots, a même théorisé son aversion des théories : « rien ne serait pire qu'un État prisonnier de dogmes, enfermé dans une doctrine qui aurait la rigidité d'une religion ». Avec Sarkozy, un tel risque est faible.

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