« Intégration et fragmentation structureront le monde »

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Le monde d'après Chaque jour cet été nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, Laurent Cohen-Tanugi estime que la crise a eu une fonction d'accélération, comme de révélateur des changements du monde.interview Laurent Cohen-Tanugi « Le monde ne sera plus jamais comme avant », a dit Nicolas Sarkozy. Partagez-vous ce diagnostic??Le diagnostic, oui, mais le changement de paradigme est antérieur à la crise. Il s'est produit au tournant des années 2000, et la crise n'a fait que l'accentuer. Non seulement la mondialisation et le capitalisme ne vont pas disparaître, mais j'interprète cette crise comme une crise d'ajustement à la mondialisation, qui accélère des mutations à l'?uvre depuis le début de la décennie?: montée en puissance des grands pays émergents, fin de la maîtrise du duopole atlantique sur les affaires du monde, retour de la géopolitique et des États dans le champ de l'économie mondialisée? À cela, la crise ajoutera bien sûr ses propres effets?: déficits publics, restructurations industrielles? mais les ruptures historiques lui sont antérieures.En rendant plus visibles des phénomènes préexistants, la crise a-t-elle ainsi favorisé certaines prises de conscience??Oui, la crise a eu une fonction d'accélération, mais aussi de révélateur du changement du monde, en nous obligeant à nous adapter à la nouvelle donne en quelques années, voire quelques mois, plutôt qu'en une ou deux décennies. La substitution rapide du G20 au G8 illustre par exemple la reconnaissance du rôle désormais incontournable des grands émergents. Plus généralement, la crise a favorisé la prise de conscience du caractère global et interdépendant des défis et la nécessité d'une étroite coordination internationale pour les maîtriser. Ainsi de la crise financière et économique elle-même ou du changement climatique. Sur ces deux grands chantiers, non seulement la coopération internationale fonctionne, mais elle a produit une incontestable convergence sur la nature des problèmes et des remèdes souhaitables. Même si beaucoup reste à négocier, les grands acteurs mondiaux parlent le même langage.Une certaine harmonisation du monde serait donc en marche??C'est l'un des effets positifs de la crise. Cela dit, je m'inscris en faux contre la vision irénique popularisée par Tom Friedman d'un monde aplani et pacifié par la mondialisation et la technologie. Je décris au contraire dans mon livre « Guerre ou Paix » un monde dual, structuré par les forces contradictoires de l'intégration et de la fragmentation, elles-mêmes produites par une mondialisation ambivalente, génératrice de conflictualité autant que d'harmonie. Ces forces antagonistes coexisteront, et la physionomie du monde de demain dépendra de la capacité des principales puissances à faire prévaloir une gouvernance mondiale sur le retour à la politique de puissance du XIXe siècle.Pensez-vous que les États sauront tirer toutes les leçons de la crise??Les États s'efforcent de corriger les excès des marchés qui sont à l'origine de la crise financière, mais ceux-ci oublient vite ? voyez le retour des bonus extravagants ? et continueront à s'efforcer de contourner les nouvelles réglementations par plus d'innovation. N'oublions pas non plus que les régulateurs ont également leur part de responsabilité dans ce qui s'est passé. Mais je suis frappé par l'incapacité des leaders européens à tirer les leçons de la crise pour la gouvernance de l'Union européenne et son influence dans la mondialisation. Certes, l'Europe a été en pointe dans la définition de l'agenda sur la régulation financière et le changement climatique, mais le Marché unique se trouve fragilisé par la renationalisation des politiques et nous risquons de rester englués dans la crise alors que les États-Unis et l'Asie, plus dynamiques, flexibles et politiquement structurés, renoueront avec la croissance. À plus long terme, l'Europe ne parviendra pas à tenir son rang dans un monde de nations-continents sans une nouvelle étape dans l'intégration économique et politique.La crise va-t-elle rebattre les cartes des valeurs dominantes??Cette crise a une forte dimension intergénérationnelle, à travers le chômage des jeunes, l'explosion des déficits publics et la problématique du développement durable. Elle va accentuer le retour des jeunes générations vers les sciences, les technologies et les humanités, et une culture associant le long terme et les valeurs collectives à la liberté individuelle et à la flexibilité dans le travail. Des études récemment parues aux États-Unis soulignent la parenté culturelle entre cette « Génération Y » des 15-30 ans et celle des baby-boomers, par contraste avec la « Génération X » intermédiaire, celle des jeunes professionnels de la finance, agnostique et hyperindividualiste, focalisée sur le business, l'argent facile, le court terme et la consommation à crédit.propos recueillis par valérie segond Demain, suite de notre série avec l'interview de Gilles Etrillard

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