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Crise de la prévision ou crise de la prévisibilité ?

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Publié le 21 octobre 2008 à 03:09 - Mis à jour le 21 octobre 2008 à 03:09

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Depuis que la crise financière s'impose à tous, nombre de commentateurs s'émeuvent de l'incapacité des acteurs de cette débâcle d'en avoir forgé la moindre prévision. Il y aurait donc eu, entre autres catastrophes, une faillite de la prévision. À ce constat, nous voudrions apporter une précision qui nous paraît décisive : non pas crise de la prévision, mais crise de la prévisibilité. C'est la prévisibilité économique qui a vacillé devant les phénomènes financiers. La raison en est à nos yeux qu'une représentation faussée du hasard gouverne les modèles en vigueur. Par suite, les mesures et les décisions reposent sur des prévisions inappropriées des fluctuations possibles des variables économiques ou financières.Couches profondes de la finance.D'où provient cette représentation faussée ? À l'instar de tout autre domaine, la finance a sédimenté des institutions et des procédés de calcul à la longue de manière pragmatique. Les couches profondes proviennent des institutions financières et des innovations scientifiques de la fin du XVIIIe siècle. C'est le " Point de banqueroute... " de Turgot et son corollaire, le recours au calcul analytique des probabilités pour les assurances et dans les finances chez Condorcet.De nouvelles couches se sont ensuite déposées au rythme de l'institutionnalisation des Bourses en Europe, grandes consommatrices de procédés statistiques simplifiés à la manière de Quételet. Là-dessus se sont encore empilés, pendant la seconde moitié du XXe siècle, des modèles plus sophistiqués et leurs applications : des produits et des techniques financières diversifiés. À la manière d'une carotte glaciaire, voici des premiers repères : 1780-1820 (strate "Turgot-Condorcet"), 1840-1900 (strate " Quételet-Bachelier "), 1950-1990 (strate "Samuelson-Black/Scholes").Aujourd'hui, la crise de la prévisibilité provient de ces enfouissements toujours prégnants dans les usages spécialisés. Ils sont en effet entrés dans les routines du calcul. La plus connue d'entre ces routines est sans doute l'annualisation de la volatilité au moyen de la racine carrée d'un temps continu (la volatilité annuelle serait la volatilité mensuelle multipliée par la racine carrée de 12 - pour les douze mois de l'année). Voici une opération qui paraît toute simple. Malheureusement elle repose sur des hypothèses infondées sur le temps (propres à la strate "Quételet-Bachelier") et induit des distorsions graves du phénomène. Dans la pratique des calculs financiers ou économiques, de telles routines ne sont pas questionnées. Pourtant, leurs hypothèses implicites gouvernent la prévisibilité des phénomènes financiers. En 2008, de tels schémas conceptuels obsolètes entrent ainsi dans le quotidien des pratiques financières. Quant aux phénomènes financiers réels, ils ne s'y plient pas. Comment en douter aujourd'hui ? Comment le phénomène, par exemple la fixation d'un cours de Bourse, peut-il ainsi échapper à la prévision économique ? Simplement du fait que, pour l'appréhender, trois registres sont toujours en jeu : le premier qui vient à l'esprit - mais non le seul - est économique (la fixation du prix telle qu'elle est pratiquée), un deuxième est mathématique (la cohérence des modèles du calcul), un troisième relève de l'épistémologie (l'analyse des conditions de possibilité de ce calcul).Ainsi la faiblesse de l'appréhension des phénomènes financiers par la science économique provient-elle de ce que les fluctuations boursières n'ont simplement pas la forme attendue dans le cadre usuel de la théorie économique. Ils sont trop erratiques pour entrer sans déformation dans les cadres mathématiques lisses de l'économie actuelle, cela malgré sa technicité. Voici le diagnostic : la réalité mathématique du hasard en finance, plus revêche qu'attendu, subvertit le calcul économique routinier.Trois urgences.Il est donc indispensable d'approfondir l'enquête sur les présupposés des calculs en finance et les logiques institutionnelles qu'ils induisent afin d'éclairer la reconstruction de l'édifice financier sur des bases conceptuelles fiables.Dès aujourd'hui, trois urgences découlent de notre diagnostic. Comprendre la morphologie particulière de l'irrégularité des phénomènes financiers. Réexaminer les modalités de l'appréhension par les agents économiques de cette irrégularité réelle (c'est-à-dire renoncer à l'idée normative selon laquelle les agents économiques devraient voir le monde financier conformément aux routines de calculs obsolètes). Construire, pour les institutions financières, des règles qui s'appuient sur une restitution réaliste de la forme des phénomènes financiers.L'enjeu n'est pas de donner une prévision de plus ni même de promouvoir telle technique de prévision ou telle norme supplémentaire, mais de construire le socle de la prévisibilité face aux phénomènes financiers.(*) Éric Brian, historien des mathématiques et sociologue, est directeur d'études à l'EHESS et chercheur associé à l'Ined. Christian Walter, actuaire agrégé, anime le programme histoire et épistémologie de la finance à la Fondation maison des sciences de l'homme. Ils ont récemment dirigé ensemble " Critique de la valeur fondamentale " (Springer, 2007) et achèvent " l'Incertitude en finance. Comment tremble la main invisible " (Springer, 2009).

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