La mortelle

Écrire ce texte a été une épreuve car, chaque jour, j'ai dû charcuter mon c?ur avec le scalpel de mes pensées. Maintenant, je m'écroule de douleur. Et comme je le lui avais dit?: la vie sans toi est une prison. » Ainsi s'achèvent les 162 pages que Cécile Brossard, du fond de sa cellule, a consacrées à l'histoire de sa relation avec le banquier français, Édouard Stern.Ces « mémoires », déposés chez un notaire trois mois après son arrestation, font désormais partie du dossier qu'examinera à partir d'aujourd'hui le jury de la cour d'assises de Genève. Un procès où il sera beaucoup question de puissance, d'amour, de dépendance, d'orgueil, d'ambition et d'argent. De sexualité aussi, malgré le léger voile pudique qui a commencé à recouvrir ce dossier.Dès la découverte du corps d'Édouard Stern, le 1er mars 2005 à son domicile genevois, tous les ingrédients sont réunis pour faire de cette affaire un feuilleton à sensation. La scène du crime d'abord, le financier ayant été abattu de quatre balles ? dont deux dans la tête ? alors qu'il était vêtu d'une combinaison en latex, encagoulé, entouré par des cordes et assis sur un objet dit de plaisir. La personnalité de la victime ensuite, richissime héritier d'une dynastie de banquiers, une réputation de carnassier et d'enfant terrible, qui s'était de plus forgé de solides inimitiés en lançant des procédures judiciaires sensibles à Paris.On évoque d'emblée un règlement de compte déguisé en scène sadomasochiste. Jusqu'à ce que le juge d'instruction, Michel-Alexandre Graber, n'annonce, quinze jours plus tard, un dénouement des plus ordinaires. Édouard Stern aurait été tué par sa maîtresse. L'arrestation et les aveux de Cécile Brossard ne mettent pourtant pas fin à ce que le magistrat appelle encore aujourd'hui « un enfer médiatique sans précédent ». Le carnet d'adresses bien rempli d'Édouard Stern inspire les théoriciens de la conspiration. La dimension sexuelle de l'affaire attise la thèse des réseaux de prostitution avant que la part d'ombre des protagonistes du drame ne s'impose comme la clé essentielle pour comprendre cette histoire.Emportés par cette vague, défense et partie civile multiplient les déclarations tonitruantes. La victime est présentée comme un être démoniaque qui a poussé sa maîtresse dans le désespoir et la démence. Cécile Brossard est dépeinte comme un condensé de ruse et de cupidité. Jusqu'au jour où une trêve est décidée. « Un temps de paix », explique Me Marc Bonnant, l'avocat de la famille Stern, afin que la procédure ne soit pas un deuxième drame pour les proches.Il y aura quelques entorses à ce pacte. Le dépôt de l'expertise psychiatrique donne une occasion de faire le point sur une enquête qui s'éternise. Chacun y trouve son compte. La partie civile est satisfaite de lire que le professeur lausannois, Jacques Gasser, conclut à une très légère diminution de la responsabilité de Cécile Brossard au moment de tirer. À la défense, Mes Pascal Maurer et Alec Reymond sont encore plus ravis de constater que l'expert avance les caractéristiques du crime d'amour ? notion psychiatrique et non juridique ? motivé non pas par l'argent, mais par la peur de l'abandon et par l'effondrement des illusions. Cécile Brossard aurait tué son « doudou » pour remporter une victoire éternelle sur leur relation.Le mois de février 2009 réservera encore une surprise. Le procureur général Daniel Zappelli choisit de renvoyer l'accusée en jugement pour meurtre, et non pour assassinat. Sans un mot d'explication, et alors même que l'acte d'accusation évoque le mobile financier, détaille les sévères blessures infligées par les balles tirées à bout portant et relève ce souci d'effacer les traces. La partie civile n'y trouve rien à redire. Difficile de voir derrière cette prudente stratégie autre chose qu'un souci d'épargner autant que possible la mémoire du défunt lorsque la défense voudra évoquer les particularités de sa vie intime.En l'état, les contours du débat ont été quelque peu lissés. « La dimension sexuelle de ce dossier n'est pas causale avec le crime, même si celle-ci est présente. Édouard Stern est mort dans des circonstances qu'il ne sera pas possible d'éluder. Mais plaider les penchants de l'un ou de l'autre est à côté de la plaque », soutient Me Bonnant. Exit donc la plupart des témoins entendus à l'instruction pour remonter au temps d'avant leur rencontre. Par contre, « il sera beaucoup question de leur sexualité commune », précise Me Reymond. Sur la table des pièces à conviction, les armes retrouvées au fond du lac Léman, les godemichés, la combinaison de latex et la tenue de dominatrice que portait Cécile Brossard au moment des faits, rappelleront aux jurés le caractère peu ordinaire de cette relation. Il y aura aussi les kilomètres de bandes enregistrées, les photos et les lettres qui diront la nature de l'amour ou de la haine.En détention préventive depuis plus de quatre ans, Cécile Brossard, 40 ans, sera l'élément le plus imprévisible de ce procès. Ses humeurs sont changeantes, ses déclarations et ses initiatives parfois déroutantes. « Elle s'impatiente, car elle se sent investie d'un devoir de vérité par rapport à la famille d'Édouard Stern. Elle veut s'expliquer et répliquer à certaines inepties qui ont pu être colportées », relève sa défense. Me Maurer a demandé qu'un médecin soit à disposition si, d'aventure, la fragilité de sa cliente, qui a tenté de se suicider, cessé de s'alimenter ou arrêté de parler durant des mois, venait à reprendre le dessus. « C'est très difficile pour moi d'écrire l'histoire de ma relation avec Édouard, tant tout ce que je viens de vivre me paraît complètement indicible. » Face à ses juges, elle devra bien trouver les mots si elle veut convaincre que toute autre personne, placée dans sa situation, aurait ressenti la même douleur. nLa victime est présentée comme un être démoniaque qui a poussé sa maîtresse dans le désespoir et la démence.

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