Nobel 2008  : un bon millésime pour la recherche française

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Le prix Nobel de médecine 2008 attribué à deux chercheurs français, Françoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier, est réjouissant. Il rappelle la présence dans notre pays d'équipes de recherche de tout premier plan. L'année dernière déjà, le prix Nobel de physique était allé à Albert Fert, et la médaille Turing - la récompense la plus prestigieuse en informatique - avait couronné Joseph Sifakis. C'est l'occasion de rendre hommage aux lauréats et, au-delà, aux nombreux chercheurs qui mènent des recherches de haut niveau dans des conditions souvent difficiles. Mais aussi d'analyser la place de la recherche académique française et comment on peut espérer l'améliorer.Les prix Nobel scientifiques donnent une idée du dynamisme de la recherche française. En vingt ans, 7 chercheurs établis en France ont reçu l'un de ces prix ; pendant la même période, ils ont distingué 9 chercheurs en Grande-Bretagne et 10 en Allemagne, mais aucun en Italie ou en Espagne. Leur attribution consacre surtout le système de recherche académique des États-Unis, dont les chercheurs ont été couronnés 122 fois. Les grandes universités américaines pèsent ainsi chacune autant, en ces termes, que les grands pays européens : 10 prix pour Harvard, 8 pour le MIT et les universités de Chicago et Stanford, 7 pour Princeton, 6 pour Columbia. Les chercheurs de l'université de Californie, dont les dix campus constituent le fer de lance du système d'enseignement supérieur public d'un État de 36 millions d'habitants - mais pas, loin de là, l'ensemble de la recherche académique de cet État - ont été couronnés 20 fois en vingt ans.Des différences entre disciplines.La répartition des prix Nobel fait apparaître de nettes distinctions entre disciplines. Si la physique française est régulièrement récompensée - 4 fois en vingt ans - la chimie ne l'a été qu'une fois (en 2005), et le prix Nobel de médecine de 2008 est le premier attribué à des chercheurs français depuis 1980. Un seul économiste français a reçu le prix Nobel (en 1988), et la médaille Turing de 2007 était la première en France depuis la création de ce prix, en 1966. La situation est meilleure en mathématiques, puisque 5 des 20 médailles Fields décernées depuis vingt ans (ces équivalents des prix Nobel sont attribués tous les quatre ans seulement) sont allées à des mathématiciens établis en France.Ces chiffres ne sont pas en eux-mêmes statistiquement significatifs, mais ils sont confirmés par des données plus larges. La part globale de la France dans une vaste liste de revues sélectives est évaluée par la société spécialisée Thomson Reuters à 5,85 % pour la période 2003-2007 (2). Mais elle va de 4 % pour l'économie à 11,3 % pour les mathématiques, en passant par 5,2 % pour l'informatique, 5,5 % pour la médecine clinique, 5,8 % pour la chimie et 7,8 % pour la physique.Ces différences sont plus importantes quand on prend en compte l'impact des articles ; la part française dans les quelques journaux les plus sélectifs est ainsi de l'ordre de 2 % pour l'économie (en nette progression au cours des dernières années) et de 15 % pour les mathématiques, à peu près comme pour les prix Nobel ou les médailles Fields.Une lecture politique.Comment expliquer ces différences ? Le partage des moyens a joué un rôle partiel. La biologie française a souffert de la relative stabilité de son financement, alors que le budget des National Institutes of Health doublait dans les années 1990. En revanche, l'informatique a bénéficié d'un investissement massif au cours des dernières décennies au CNRS, dans les universités et à l'Inria. D'autres explications peuvent être proposées. Ainsi l'économie a fortement pâti d'une erreur historique : son rattachement aux facultés puis aux universités de droit et de sciences sociales, alors même que sa maîtrise exigeait toujours plus d'outils formels et quantitatifs. Le retour récent de l'économie française sur la scène internationale a d'ailleurs largement été le fait de chercheurs formés en premier et en second cycle en mathématiques, voire de mathématiciens reconvertis.On ne peut expliquer le succès des mathématiques françaises par un investissement plus grand dans ce domaine, ni par un quelconque " génie français " ou une tradition particulière : la recherche mathématique était presque éteinte en France entre les deux guerres. L'auteur du présent texte, bien que lui-même mathématicien, peut rappeler les constats d'autres observateurs : les mathématiciens ont fait depuis plus d'un demi-siècle des choix radicalement différents de ceux du reste du système de recherche français, et qui sont presque toujours associés au succès d'un système de recherche. Ils se sont par exemple imposé un fort degré de mobilité géographique. C'est, au prix de difficultés individuelles, un élément clé de réussite scientifique : la mobilité des chercheurs permet le mouvement des idées et le renouvellement des thématiques. Par contraste, d'autres disciplines souffrent d'un certain localisme dans le recrutement, si bien que les quelques centres de haut niveau n'entraînent guère les autres.Le développement des mathématiques repose surtout sur la symbiose entre recherche et enseignement supérieur. Les postes de chercheurs sont essentiellement réservés aux jeunes, qui deviennent ensuite professeurs dans les universités, ou temporairement à des chercheurs confirmés. Les chercheurs dynamiques participent ainsi activement à la formation des étudiants, non seulement des futurs chercheurs mais aussi de ceux qui se dirigent vers l'enseignement secondaire (dans les lycées ou les classes préparatoires) ou vers les entreprises. Ceci explique la qualité de la formation secondaire en mathématiques, et partant une plus grande attractivité de la discipline pour les meilleurs élèves. La recherche académique rayonne ainsi indirectement sur la société et sur l'économie. Ceci tranche avec d'autres disciplines : une partie de la recherche française est réalisée dans des centres coupés de l'enseignement supérieur (dans des organismes comme le CEA ou l'Inria) qui contribuent moins au bien-être général. De plus, beaucoup de grandes écoles, dont les étudiants bénéficieraient le plus d'une formation par les meilleurs chercheurs, restent éloignées des critères de recherche internationaux.La santé future de la recherche française, et son impact sur la société et sur l'économie, dépendra de la réussite des réformes en cours des organismes de recherche, et en particulier de la capacité à recréer le lien souvent brisé ou imparfait avec l'enseignement supérieur.(1) http://jmschlenker.googlepages.com (2) Voir http:// sciencewatch.com/dr/sci/08/jun3-08_1

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