Raymond Barre, un homme libre en politique

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« Un universitaire qui avait le goût de l'action, une variété rare ! » Lors d'un colloque sur Raymond Barre, organisé au Sénat par l'Académie des sciences morales et politiques et l'institut Aspen, Valéry Giscard d'Estaing a rendu un vibrant hommage à son ancien Premier ministre de 1976 à 1981. Singulier, Raymond Barre l'était assurément, aussi bien à ses débuts dans un monde universitaire peu féru de sciences économiques que dans le paysage politique où la liberté de ton et la fermeté de la pensée n'étaient pas forcément des vertus cardinales. « Il a été toujours très ferme dans son approche des problèmes économiques », confirme Christian de Boissieu. Et l'universitaire Georges de Ménil de préciser : « La personnalité de Barre est avant tout celle d'un professeur, un maître dans la traduction des grands principes pour qui la finalité de l'analyse économique est d'informer l'action politique. » Avec « vingt-cinq ans d'avance sur les intellectuels français », selon Jean-Claude Casanova, ancien conseiller à Matignon, il s'ouvre très vite aux travaux de Friedrich Hayek, ? qu'il traduit ?, de l'école de Chicago, sur la microéconomie. Dès lors, son fameux « Thémis », bible de générations entières d'étudiants et fruit de son enseignement, est considéré comme « le premier manuel d'économie moderne ». C'est donc en scientifique reconnu que le général de Gaulle le nomme à la vice-présidence de la Commission européenne, en charge de l'économie et des finances, en juillet 1967. Et c'est en scientifique qu'il va réussir à s'imposer au sein d'une Commission qui ne cache pas sa méfiance, sinon son hostilité, à l'égard de De Gaulle et de sa politique européenne. Mais, se souvient Jean-Claude Paye, son ancien directeur de cabinet à Bruxelles, « il a vite convaincu les commissaires qu'il était un gaulliste indépendant et proeuropéen », même s'il a toujours manifesté de sérieux doutes sur l'élargissement, notamment à l'égard du Royaume-Uni. Jamais pour des raisons politiques, toujours sur des arguments techniques. Et la voix de Raymond Barre compte. Il convainc de Gaulle de ne pas dévaluer le franc en novembre 1968 et répond en 1972 ? il est le seul à le faire ? au commissaire Sicco Mansholt qui, dans une lettre ouverte, dénonce la poursuite à tout prix de la croissance et le gaspillage de la société de consommation. « Évitons le catastrophisme et imaginons une croissance aménagée », lui rétorque-il en substance dans un débat étonnamment d'actualité. Ardent défenseur de la stabilité des changes, il pose, avec ses deux « plans Barre » en 1968 et 1969, les premières briques du Système monétaire européen, prélude à l'union économique et monétaire. Lorsqu'il quitte la Commission, il ne peut s'empêcher de lâcher un « Enfin, libre ! ». Mais cette expérience permet à l'universitaire de passer de l'économie politique à la politique économique.Lorsqu'en 1976 le président Valéry Giscard d'Estaing nomme Raymond Barre Premier ministre, c'est le passage de l'épreuve du pouvoir, tant le poste est le plus exposé. Fort d'un soutien sans faille du président ? « entre nous, la confiance a été totale et réciproque » ?, l'homme n'hésitera pas à prendre l'opinion publique à rebrousse-poil en imposant une politique d'austérité. « Son plan de septembre 1976 vise uniquement à mettre fin à l'inflation », rappelle l'économiste Jean-Charles Asselain. Il estime alors que la lutte « contre le chômage doit s'effacer un temps ». Il osera même la libéralisation des prix, en pleine période d'inflation ! D'inspiration libérale, sa politique a des côtés moins connus, comme l'imposition des hauts revenus, les programmes d'investissement des grandes entreprises nationales, la modération des hauts salaires. Toutes mes mesures sont « cohérentes », répétait-il. Autre mot du vocabulaire barriste : « gradualisme » tant les Français sont capables de se bloquer face à une politique trop brutale. Il aimait rappeler que la Dame de fer, Margaret Thatcher, n'avait sauvé sa révolution conservatrice que grâce à la guerre des Malouines.Avec l'arrivée des socialistes au pouvoir en 1981, Raymond Barre se prépare à être l'homme de la troisième voie et se porte candidat aux élections présidentielles de 1988. « J'aurais aimé le voir président », confie le banquier Antoine Bernheim, qui invita Raymond Barre au conseil d'administration de Generali. L'homme politique jouit dans l'opinion d'une certaine popularité, notamment par son « refus d'entretenir les illusions chez les Français », son rapport distant aux partis politiques, comme l'a rappelé Mathias Bernard. Il préfère les réseaux, les clubs, un ancrage provincial, au « microcosme » parisien. La campagne, que Barre voulait très « gaullienne » ? comme la rencontre d'un homme et le peuple ?, sera difficile, avec son lot de trahisons et de coups bas. Surtout, lui qui avait tant dénoncé le caractère pervers de la cohabitation voit son espace politique se restreindre avec un Jacques Chirac devenu leader naturel de la droite. Il obtiendra malgré tout un score plus qu'honorable, 16,5 % des suffrages contre 19 % pour Jacques Chirac. Comme le résume Jacques Bile, il y a deux sortes d'hommes publics : ceux qui veulent conquérir le pouvoir, et ceux qui veulent l'exercer. Raymond Barre faisait clairement partie de la seconde catégorie. « Si je ne suis pas élu, je n'en serais pas malade », philosophait-il. Quoi de plus singulier dans le monde politique français ! nanalyseéric benhamou et Robert Jule

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