Être journaliste à l'heure d'Internet

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Et si le bouleversement de l'information par les nouvelles technologies amenait à un renouveau du journalisme ? Confrontée à une crise structurelle et conjoncturelle sans précédent, la presse d'information n'a pas d'autre choix que d'accélérer sa mutation, en redéfinissant sa valeur éditoriale. Trois livres de journalistes, « Combat pour une presse libre », d'Edwy Plenel, « Les Journalistes français sont-ils si mauvais ? » de François Dufour, et « Media-paranoïa », de Laurent Joffrin, convergent sur l'idée qu'Internet crée l'ardente et urgente obligation de revenir à l'essence du journalisme.On ne sera pas surpris de retrouver Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du « Monde », en fer de lance du débat sur ce que doit être le journalisme aujourd'hui et signant un livre « manifeste » qui questionne les pratiques, l'éthique, la déontologie, mais aussi le devenir de la presse. Pour lui, tout comme le métier d'homme politique, « le métier de journaliste n'est pas un privilège, c'est une responsabilit頻, et la liberté de la presse est tout autant essentielle à la démocratie que l'existence du suffrage universel. Créateur de Mediapart, quotidien en ligne payant, Plenel pense que les atouts du Web pourraient très largement dépasser ses défauts, pour des raisons sociales (proximité au public), économiques (suppression des coûts d'impression et de diffusion), et techniques (capacité à recouper les informations). À une condition : rompre avec l'idéologie dominante de la gratuité et du financement intégral par la publicité qui fait croire que tout se vaut, le meilleur comme le pire, tant que l'audience est là. Et promouvoir un modèle mixte associant « gratuité démocratique de l'échange » et « abonnement payant de l'engagement », avec « un juste prix », créant ainsi une audience plus pérenne, plus fidèle et moins volatile. Pour Plenel, le constat est simple, la presse d'information est « gravement malade » et tout est « fait pour démoraliser le journalisme », un journalisme qui « n'ose pas », préférant ne pas s'attirer les foudres et ne pas briser le silence, ce qui porte atteinte à la qualité de la presse et entraîne une offre qui n'est pas au rendez-vous des attentes des lecteurs. Pour lui, le journaliste doit diffuser des faits plutôt que des histoires, rapporter des informations réfléchies et vérifiées sans céder à la tentation de transmettre des versions narrées, en particulier par le pouvoir politique. Edwy Plenel nous propose de distinguer « la vérité de fait » de « la vérité de raison ». Parce qu'« il ne suffit pas de penser juste pour informer vrai », le journaliste doit revenir aux fondements du journalisme indépendant, recouper les informations, réfléchir, et diffuser la vérité « quoi qu'il en coûte ». Pour François Dufour, patron de Play Bac et fondateur des quotidiens pour enfants et adolescents « Le Petit Quotidien » et « L'Actu », les journalistes français ont tendance à généraliser de manière excessive certains faits particuliers et à exprimer plus souvent l'opinion que les faits, si on les compare à leurs confrères anglo-saxons. Dufour dénonce un usage excessif du conditionnel, permettant au journaliste de diffuser des faits qui ne sont en réalité pas suffisamment vérifiés. Il recommande notamment à la presse française de s'inspirer de la capacité de la presse anglo-saxonne à se mettre à la place du lecteur, à lui offrir plus de photos et une infographie plus riche, une « mise en scène visuelle [qui] permet de se différencier du petit écran d'ordinateur et du téléphone portable ». Malgré son recensement des critiques à l'égard des journalistes, Dufour se montre assez optimiste, persuadé que le phénomène Internet est l'occasion de prouver que le journalisme est un métier à part entière, avec des règles de fond et de forme trop souvent négligées sur Internet. Il rêve ainsi d'une presse « au design italien, à l'indépendance et à la rigueur américaines et au sens de la proximité britannique ! » Laurent Joffrin, qui a renoncé à son poste à la direction du « Nouvel Observateur » pour relever le défi de « Libération », se pose d'emblée, dans son livre « Media-paranoïa », comme le défenseur du métier de journaliste tel que pratiqué aujourd'hui. Joffrin démonte les quatre arguments phares de ceux qu'il appelle « les procureurs des médias », qui relaient l'idée que « les médias mentent, les médias sont tenus, les médias véhiculent une pensée unique » et que « les médias manipulent l'opinion ». Tout en reconnaissant la faillibilité des médias, et leur capacité à commettre de « graves erreurs », il souligne le caractère autorégulateur du système médiatique qui permet d'approcher ? parfois en plusieurs étapes ? la vérité. Pour Joffrin, si l'indépendance de l'information est un combat permanent, elle nécessite néanmoins un renforcement de la déontologie qui pourrait passer par l'octroi de plus de pouvoirs de dénonciation et de sanction à la « Commission de la carte » (l'organe qui attribue les cartes de presse), sur un mécanisme très similaire au Jury de la publicité mis en place récemment par les professionnels de la communication. L'adhésion à une charte déontologique pourrait ainsi devenir une condition d'attribution des aides publiques, dont la presse peut difficilement se passer pour réaliser sa mutation. Prix nécessaire pour que la pression d'Internet ne tue pas, mais au contraire rende plus fort le journalisme revenu à l'état pur.Nicolas Bordas,Président de TBWA-France « Les Journalistes français sont-ils mauvais ? », François Dufour, Larousse, 2009, 128 p., 9,90 euros.« Média-paranoïa », Laurent Joffrin, Seuil, 2009, 132 p., 14 euros.« Combat pour une presse Libre », Edwy Plenel, Galaade, 2009, 54 p., 8 euros. lectures l'actualité des idées et des concepts

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