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La petite propriété, espoir déçu deByzance

La Tribune

Publié le 31 août 2009 à 23:44 - Mis à jour le 31 août 2009 à 23:44

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On réduit souvent l'histoire de l'Empire byzantin à celle d'un long déclin. Mais c'est oublier un peu vite que, le 29 mai 1453, lorsque le sultan ottoman Mehmet II prend Constantinople et dépose Constantin XI, le dernier empereur romain d'Orient, il s'est écoulé près de mille ans depuis la fin de l'empire d'Occident. Une résistance aussi longue n'est pas le fruit du hasard. Elle est bien la preuve que l'État byzantin, en dépit des révolutions de palais, des querelles théologiques et des fréquentes invasions, a su s'adapter et survivre dans des conditions parfois désespérées. Et loin de n'être qu'une simple décadence, l'histoire byzantine est également celle de moments de puissance et de rayonnement.L'apogée de la dynastie macédonienne, à la fin du Xe siècle, par exemple, s'appuie sur une nouvelle donne économique, sociale et militaire issue d'une des périodes les plus sombres de l'histoire de l'Empire. En effet, au VIIe siècle, l'?uvre conquérante de Justinien s'effondre comme un château de cartes. Les Lombards s'emparent de l'Italie du Nord, les peuples slaves s'installent dans les Balkans jusqu'au Péloponnèse et, surtout, la déferlante arabe ôte à Byzance ses plus belles provinces?: la Syrie, la Palestine, l'Afrique du Nord et l'Égypte, le grenier à blé de l'Empire. Le territoire byzantin est réduit à l'Anatolie. C'est aussi le moment où le sommet de l'État est durablement divisé par la question de l'iconoclasme, autrement dit, de la représentation des images divines. Par trois fois, Constantinople est assiégée?: en 626 par les Avars, en 674 et 717 par les Arabes. Pourtant, c'est à ce moment critique que l'État byzantin a le génie de mettre en place une nouvelle organisation. Pour résister aux raids arabes en Anatolie, on attribue des terres aux soldats qui se trouvent alors sur place pour répondre aux attaques. Ces soldats paysans, les stratiotes, doivent utiliser le fruit de leur terre pour payer leur équipement et leur entretien, mais ils défendent leurs propriétés. Beaucoup de réfugiés des provinces perdues sont ainsi réinstallés en Asie Mineure.Les petits propriétaires mettent en valeur des friches, souvent délaissées par les grands propriétaires latifundiaires. Dans le même temps où la part des grandes propriétés diminue, le rendement augmente. La protection des paysans est assurée par le système du « chorion », la communauté des propriétaires. Si l'impôt foncier reste individuel, le chorion est responsable collectivement de son paiement. Si un de ses membres fait défaut, il doit se substituer à lui. Le mauvais payeur dispose alors de trente ans pour rembourser la collectivité, sinon sa terre est partagée entre les autres propriétaires. Ce système instaure une solidarité qui, tout en offrant un délai aux paysans, assure des rentrées fiscales stables à l'État. Avec un tel système, les dépenses de l'État central se réduisent considérablement et le poids de la fiscalité s'allège, favorisant encore cette petite paysannerie militaire. Byzance a survécu à la perte de l'Égypte et, grâce à ses caisses pleines et au quadrillage militaire de son territoire, ne craint ni les guerres civiles ni les invasions étrangères. Progressivement, l'Empire peut reprendre l'offensive. L'apogée est atteint sous le règne de Basile II (976-1025), appelé le « tueur de Bulgares », qui met fin à l'Empire bulgare et reconquiert les Balkans. L'Empire s'étend à nouveau de la Calabre à l'Euphrate et est redevenu la principale puissance de la Méditerranée. Mais la brillante réorganisation du VIIe siècle commence à se fissurer. La petite propriété est en effet fragile. Les exploitations sont à la merci des conditions climatiques, des ravages des guerres et de l'avidité des grands propriétaires latifundiaires qui n'ont pas disparu. À partir du IXe siècle, la situation devient de plus en plus difficile pour les stratiotes. Dans son appétit de reconquête, l'État augmente la pression fiscale et beaucoup de paysans doivent vendre leurs terres, fuir vers la ville ou devenir serfs de leurs acheteurs. Après le rude hiver 928, suivi d'une mauvaise récolte, d'une famine et d'une épidémie de peste, le mouvement s'accélère. L'empereur Romain Lécapène décide alors de réagir. « La petite propriété a de grands avantages fiscaux et militaires?; ces avantages disparaissent lorsqu'elle disparaît », résume-t-il. En 934, il ordonne donc la restitution des terres vendues à vil prix et interdit toute vente hors du chorion. Mais le mouvement ne fut pas stoppé pour autant car, tout en étant conscients du problème, les empereurs macédoniens poursuivent leurs offensives et ne peuvent alléger la pression fiscale. Le poids des défaillants devient alors trop lourd pour l'ensemble des paysans du chorion, qui ne peut plus jouer son rôle d'amortisseur. Le coût de l'équipement militaire devient trop élevé. Progressivement, les terres sont désertées, l'aristocratie foncière renforce son emprise et les stratiotes disparaissent. Les décisions autoritaires de Romain Lécapène ou de Basile II ralentissent à peine le mouvement. À la mort de Basile II, les grands propriétaires prennent le contrôle de l'État. L'empereur Romain Argyre supprime en 1032 la responsabilité collective du chorion et soumet les paysans à un impôt sur les terres en jachère que Basile II avait fait peser sur l'aristocratie. Désormais, le pouvoir central soutient la grande propriété, les digues sont rompues. En quelques années, le système stratiotique s'effondre. Les conséquences sont désastreuses. La défense de l'État dépend de ces grands propriétaires qui entretiennent des armées de mercenaires et qui exigent en retour des exemptions fiscales. Les caisses de l'État se vident alors même qu'une nouvelle menace se profile à l'est?: les Turcs seldjoukides se pressent à la frontière. En 1071, l'empereur Romain Diogène tente de stopper le sultan Alp Arslan avec une armée puissante, mais hétéroclite. À Manzikert, le 19 août, une partie de son armée passe à l'ennemi, une autre, menée par des nobles ambitieux, le trahit. La défaite est complète, l'empereur est prisonnier. Bientôt, les Turcs progressent en Anatolie sans rencontrer de résistance. Les paysans asservis les accueillent comme des libérateurs. Byzance perd ainsi la majeure partie de son territoire la plus précieuse, l'Asie Mineure.Manzikert et la fin des stratiotes ne sonnent pas le glas de l'Empire qui survivra encore quatre cents ans. Mais un processus irréversible cette fois est enclenché. L'État est ruiné et pour survivre, il s'appuie sur les grands propriétaires et les marchands italiens. Sous la dynastie des Comnènes (1081-1185) se développe le système de la « pronoia », la cession à un puissant d'une part du domaine public moyennant le paiement d'une taxe et l'entretien d'une armée formée souvent de mercenaires. Mais ces mesures renforcent encore la puissance des nobles, qui acceptent mal la tutelle d'un État pourtant affaibli. Parallèlement, pour assurer la sécurité du trafic maritime, Byzance, incapable désormais d'entretenir une flotte, s'en remet aux Vénitiens qui obtiennent la liberté complète du commerce dans l'Empire en 1082 et l'exemption des droits de douane, ce qui grève encore le Trésor impérial. Lorsqu'en 1171, l'empereur Manuel II chasse les Vénitiens, il les remplace par les Génois et les Pisans. Surtout, il exaspère la République qui, pour se venger, détourne la quatrième croisade. Les croisés prennent Constantinople en 1204, tandis que l'empereur se réfugie à Nicée. La capitale sera reconquise en 1261, mais l'Empire est exsangue. Les Latins ont pillé les territoires qu'ils occupaient, l'État central ne peut supporter le coût de la reconquête, la féodalisation s'accélère. Cette faiblesse fait de l'Empire une proie rêvée pour ses voisins turcs et slaves. Byzance, réduit à quelques bribes de territoires semi-indépendants, résistera encore péniblement pendant deux siècles.Le système des stratiotes avait permis à l'Empire de retrouver son éclat romain. Mais sa base, la petite propriété, était trop fragile dans un environnement instable. Son maintien supposait un équilibre au sein de l'État qui profitait de ce système, mais qui ne devait pas se montrer trop ambitieux pour ne pas ruiner les paysans soldats. Malgré leurs bonnes volontés, les empereurs macédoniens se sont montrés trop pressés, trop avides de victoire. Ils ont laissé en fait le libre champ aux nobles et ont contribué au déclin de l'état. Et à celui de Byzance.L'Empire avait retrouver son éclat romain. Mais sa base, la petite propriété, était trop fragile dans un environnement instable.

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