L'ironie mordante de Mabanckou

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Comme dans un vrai bazar, un joyeux désordre règne dans le dernier livre d'Alain Mabanckou, « Black Bazar ». On se perd au bout de quelques pages, on redoute parfois de tourner en rond, et on ressort un peu déboussolé mais enchanté, la tête chargée de visions et, surtout, de paroles. L'histoire est simple. Le narrateur, surnommé « fessologue » en raison de son obsession pour les derrières féminins, raconte sa vie. Ses relations amoureuses, ses conversations entre amis, son goût pour les beaux costumes et la bonne musique, sa vocation d'écrivain naissante. L'action se déroule principalement à Paris, sur l'axe Les Halles/Château-d'Eau/Château-Rouge, dans des bars et des magasins existants. Un cadre réaliste qui contraste avec le ton du livre, outrancier et parodique.Car « Black Bazar » n'est pas un roman traditionnel, avec une intrigue clairement définie, des personnages à la psychologie complexe, une idée conductrice générale? C'est plutôt une caisse de résonance où se mêlent de nombreuses voix, sans souci pour l'harmonie générale. Une forme d'écriture moderne, justifiée par le narrateur? : « Je me suis rendu compte que je ne pouvais écrire que sur ce que je vivais, sur ce qu'il y avait autour de moi, avec le même désordre. »Autour du narrateur, se pressent donc Paul, du grand Congo (actuelle République démocratique du Congo, anciennement le Zaïre?; Alain Mabanckou, lui, est né au Congo-Brazzaville, en 1966), Roger, le Franco-Ivoirien, Louis-Philippe, l'écrivain haïtien, Vladimir, le Camerounais, Gwendoline, la fille de ministre gabonais. Sans oublier « Couleur d'origine », l'ex du narrateur à la peau noire comme le jais, « Hippocrate », le voisin raciste martiniquais, et même « l'Arabe du coin », qui se considère comme un « frère africain ».caricatures joyeusesUne galerie de personnages dont le premier mérite est de tordre le cou à l'idée qu'il existe en France une communauté noire, une et indivisible. Ces individus ne partagent pas du tout la même vision de la France, de la politique, du métissage, de la colonisation ou de la place de la femme dans la société.Alain Mabanckou a pris du plaisir à faire de son narrateur un Candide que chacun essaie de gagner à sa cause. Et l'on rit avec l'auteur des discours caricaturaux professés pour défendre, par exemple, la vertu des colons?: « Y en a marre qu'on les accuse à tort et à travers alors qu'ils ont fait consciencieusement leur boulot pour nous délivrer des ténèbres et nous apporter la civilisation?! Tu te rends pas compte qu'ils ont bossé comme des dingues?? »Alain Mabanckou pointe la bêtise ou le ridicule de ses contemporains, Blancs ou Noirs, hommes ou femmes, sans mâcher ses mots?: « La fille était arrivée du Congo un mois plus tôt, on ne pouvait pas se tromper vu comment elle dansait sur la piste, on aurait dit un être qui, au lieu de descendre du singe comme tout le monde, y retournait irrémédiablement. »À y regarder de près, à l'exception de Louis-Philippe l'écrivain, tous les personnages du roman, narrateur compris, sont victimes de l'ironie d'Alain Mabanckou. Dans le bazar de nos esprits, l'auteur, professeur à l'université d'Ucla en Californie, fait la chasse aux clichés et aux idées reçues. Une mission d'utilité publique, menée avec humour et légèreté. « Black Bazar », d'Alain Mabanckou, éditions du Seuil, 248 pages. Prix?: 18 euros.

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