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« L'Europe devrait servir d'exemple »

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Publié le 06 septembre 2009 à 23:45 - Mis à jour le 06 septembre 2009 à 23:45

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La crise que nous traversons vous paraît-elle exceptionnelle par nature, ou relève-t-elle, selon vous, des cycles que nous avons déjà connus ?Nous ne sommes pas en présence d'une crise purement cyclique, procédant d'une simple sur­évaluation du prix des actifs. Ses racines sont anciennes et multiples par leur nature même. Il y a d'abord une origine d'ordre politique : si l'économie de marché doit théoriquement se réguler elle-même, elle a besoin d'une contrainte extérieure qui l'amène à se corriger lorsque les excès du système apparaissent. C'est le communisme et la menace qu'il faisait peser sur les régimes capitalistes qui ont amené ces derniers à instituer des mécanismes contraires à leur nature, comme l'intervention de l'État ou les systèmes de protection sociale. Avec l'abandon du communisme par le leader chinois Deng Xiaoping, qui, en 1979, a adopté l'économie de marché dans un système politique autoritaire ? le socialisme de marché ? puis, dix ans plus tard, la chute du mur de Berlin et l'effondrement du communisme soviétique, l'économie de marché a perdu ce précieux compétiteur qui l'obligeait à se corriger. Et perdant ces valeurs morales qui, selon Adam Smith, permettent à l'économie de marché de bien fonctionner, elle s'est laissé aller, pendant vingt ans, à ses mécanismes naturels qui l'ont conduite à une financiarisation à outrance et à la recherche de toujours plus de profits pour ses principaux acteurs. Il y a ensuite une origine d'ordre économique à la crise d'aujourd'hui, plus ancienne que la précédente : avec l'abandon, en 1971, de l'étalon-or, les États-Unis ont pu créer toujours plus de dollars, sans que ses créanciers puissent exiger leur conversion en or. Cela a permis à la première puissance mondiale de consommer à l'excès, sans que ses déséquilibres soient corrigés. Et à l'inverse, à la Chine de lui vendre toujours plus de produits, et d'accumuler des excédents d'épargne considérables, sans que sa monnaie soit sérieusement réévaluée. Ce déséquilibre jamais corrigé entre ces deux grandes puissances a été à l'origine du dérèglement des marchés financiers. Ce sont bien ces deux facteurs qui ont été à l'origine de la désarticulation du système financier.Est-ce alors la fin du système économique et financier tel que nous l'avons connu ?La crise du système ne le condamne pas, mais il faut qu'un contre-pouvoir réel s'érige en autorité morale incontestable pour qu'il ne dérape pas de nouveau et pour empêcher que de tels déséquilibres ne réapparaissent. La reconstruction du système bancaire et financier, qui prendra du temps, devra se faire à cette aune, même si des intérêts divergents apparaissent, comme ils apparaissent déjà aujourd'hui avec la volonté des banques américaines de s'affranchir de la tutelle de l'État, ou encore, entre Londres, désireuse de défendre sa place financière, et l'Europe, qui souhaiterait soumettre les professions financières à davantage de contrôle. On ne peut nier que certains progrès ont déjà été accomplis, comme l'émergence d'une certaine coordination entre les vingt premières puissances mondiales, ou encore le contrôle des risques systémiques confié aux banques centrales. Tout cela confirme que nous avons tiré les leçons de la crise de 1929, qui ne se répétera pas.La violence du décrochage de l'activité ne vous rappelle donc pas la crise des années 1930 ?La reconstruction du système bancaire et financier pourrait prendre deux à trois ans. On ne devrait donc pas connaître cette effroyable déflation qui a ravagé les États-Unis et l'Europe dans les années 1930. Le fait que les responsables économiques aient tout de suite pris le problème à bras-le-corps change tout : les banques centrales ont tout fait pour empêcher que le crédit bancaire ne s'assèche ; les États ont très vite soutenu l'activité par leurs plans de relance massifs ; et l'on ne connaîtra pas de dévaluation massive, comme en 1931, lorsque la dévaluation de 40 % de la livre sterling avait projeté l'Europe dans la crise. Enfin, Chinois et Américains s'attaquent, chacun à leur façon, au déséquilibre structurel qui a été à l'origine de cette crise. Pékin a jeté les bases d'un système de sécurité sociale pour que les Chinois se mettent à consommer en puisant dans leur épargne : ils en ont besoin pour relancer leur économie. Et les Américains ont ralenti leur consommation et commencent à épargner. Même si ce rééquilibrage ne sera pas sans effet sur la croissance, il va dans un sens souhaitable pour tous, qui portera ses effets bénéfiques dans un délai que l'on ne peut chiffrer. La croissance reviendra donc, tirée par de nouveaux moteurs : le développement des économies émergentes comme la Chine, l'Inde, le Brésil et pourquoi pas l'Afrique, la gestion de la nature et la promotion d'un développement durable, et toutes ces innovations qui n'ont pas encore produit leurs fruits, mais qui tireront l'économie du XXIe siècle. Le problème immédiat est donc celui d'une transition entre la crise actuelle, qui pourrait porter le chômage à des niveaux dangereux pour la stabilité sociale même si la démographie stagnante est plutôt favorable, et ce nouveau modèle de croissance qui ne manquera pas de s'imposer. Combien de temps cela durera-t-il ? Nul ne peut l'assurer.Voyez-vous de nouveaux risques surgir de cette crise ?Si le chômage monte trop vite dans les mois qui viennent, on risque de voir une explosion sociale. Même ponctuelle, saura-t-on la gérer et la circonscrire jusqu'à la reprise ? Car cette crise va accélérer l'entrée des actifs dans une évolution qui me paraît incontournable : la fin de la carrière à vie dans une seule et même entreprise. Dans vingt ans, on ne parlera plus de chômage, chacun sera soit en emploi, soit en formation, soit en transition entre deux emplois avec le maintien de ses droits et une formation. Si la crise est trop dure et trop longue, je n'exclus pas que certains États soient tentés de se replier sur eux-mêmes, au nom de la défense de leurs emplois. Prenons garde à ne pas donner des arguments à des forces politiques qui plaideront pour un repli sur des identités nationales et une fermeture de leurs frontières au motif erroné que c'est le meilleur moyen de protéger leurs emplois. L'Europe, qui a su construire un fédéralisme d'États-nations dans un climat de paix, devrait servir d'exemple au reste du monde. Mais je ne crois pas vraiment à une forte poussée protectionniste et identitaire car le souvenir des dernières grandes guerres qui ont saigné le monde entier est toujours extrêmement vivace. n Demain : Marc Ferro, historien.

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