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Publié le 08 juin 2009 à 23:38 - Mis à jour le 08 juin 2009 à 23:38

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Ici on les baptise à la minute. » Sur ses murs, le Moulin-Rouge porte encore l'histoire d'un Paris frivole de la fin du XIXe siècle où la gent masculine venait s'encanailler devant le jeu de jambes étourdissant de danseuses à la réputation sulfureuse. C'était l'époque du fameux french cancan. Depuis, seul le décor, immortalisé par les peintures de Toulouse-Lautrec, est resté le même. Côté scène, le bricolage artisanal a laissé sa place à un spectacle bien rodé. L'auditoire, constitué à 50 % de touristes étrangers, a bien toujours droit au traditionnel ballet de robes à froufrous s'agitant sur un air d'Offenbach. Mais il s'agit bien là du seul vestige du passé.Car, en coulisses, ce sont des centaines de salariés, artistes, décorateurs, serveurs, ou encore costumiers qui s'agitent à un rythme effréné dans cette entreprise qui a dégagé, en 2008, un résultat net de 5 à 6 millions d'euros pour un chiffre d'affaires de 45 millions. « L'exercice 2008 s'est inscrit dans la même veine que celui de 2007 qui avait déjà constitué la plus belle année du Moulin-Rouge en termes de fréquentation », se réjouit Olivier Villalon, son directeur général. Ce diplômé de l'Essec, ancien opérateur de salles de marchés, reconnaît, néanmoins, avoir été, comme beaucoup de ses confrères, touché par la crise. L'activité aurait reculé d'environ 15 % entre janvier et mars tout en restant « bénéficiaire ». Grâce entre autres à un ticket d'entrée élevé, entre 150 et 180 euros. Selon lui, « la qualité ne se brade pas ». À condition de pouvoir se le permettre.Tous les cabarets ne peuvent pas se targuer, comme le Moulin-Rouge, de pouvoir capitaliser sur une image de monument parisien. Et surtout d'avoir la possibilité de se reposer depuis 2006 sur des recettes exceptionnellement élevées qui ont renfloué les caisses d'environ 6 à 7 millions d'euros par an. Pour les autres, la réalité est moins rose. Au total, le marché français des cabarets pèserait entre 200 et 220 millions d'euros et compterait plus de 130 établissements. Soit un chiffre d'affaires moyen de la profession extrêmement faible, sachant que le Moulin-Rouge (45 millions) et le Crazy Horse (15 millions) génèrent à eux seuls la moitié du chiffre d'affaires des cabarets parisiens. Contrairement aux idées reçues, la répartition est plutôt équilibrée entre la capitale (49 % de l'activité) et la province (45 %). Le solde (6 %) correspondant aux revenus générés par la petite couronne.Mais l'activité n'est guère florissante. Selon Bruno Blanckaert, président de la Chambre syndicale des cabarets artistiques et des discothèques (CSCAD) et patron du Grand Rex, le secteur accuse pour le moment un recul d'activité compris entre 15 et 20 %. Un plongeon particulièrement difficile dans une activité de coûts fixes. « La partie production est très lourde, dit Bruno Blanckaert. Pour amortir le coût d'une revue, un taux d'occupation d'au moins 60 % est donc nécessaire. Lorsque la fréquentation touristique, comme cela est actuellement le cas, baisse de 20 à 30 %, cela devient critique », glisse-t-il. Et d'ajouter : « Dès lors, deux solutions s'imposent : soit il faut diminuer ses frais, mais cela nuit à la qualité de la revue ; soit, la revue met la clé sous la porte. » Selon Daniel Stevens, associé chez Deloitte, la mise en place d'une nouvelle revue coûte, en moyenne, entre 5 et 10 millions d'euros. Et ce, pour une durée de vie de trois ans environ, selon Bruno Blanckaert. Résultat : certaines figures de la profession sont en proie à de lourdes difficultés financières. Ainsi, Bobino, repris il y a trois ans par Gérard Louvin, a suspendu la production de spectacles et est réduit à louer, comme il l'a fait pendant près de vingt ans avec le théâtre de Bouvard, ses locaux. Idem pour les Folies-Bergère. De son côté, le Paradis-Latin s'est mis en procédure de sauvegarde. Le passage de 19,6 à 5,5 % de la TVA sur la restauration ne suffira pas à changer l'équation de la profession. Selon Bruno Blanckaert, la restauration ne représente que le tiers du prix du billet, le solde correspondant aux prestations artistiques. D'ailleurs, le directeur du Grand Rex milite en faveur d'une réduction du taux à 5,5 % également sur les facturations scéniques, comme c'est déjà le cas pour les autres prestations culturelles. En contrepartie, propose-t-il, 3,5 % pourraient être collectés sur le prix du ticket pour doter un fonds de soutien. Pour l'heure, en mal de fonds propres, les cabarets n'ont plus qu'une solution : s'adosser à des industriels, voire même à des fonds d'investissement. Si l'on en croit Bruno Blanckaert, mis à part peut-être quelques revues mythiques comme le Moulin-Rouge, tout est potentiellement rachetable. Il pense, notamment, que l'on va voir « un certain nombre de structures anglo-saxonnes, en particulier des professionnels du divertissement, débarquer sur le secteur ».Certains ont déjà devancé le mouvement. Sodex­o, via sa filiale Sogeres, a sans doute évité le pire au Lido en prenant une participation majoritaire de 55 % dans son capital en 2006. La même année, la société Stage Entertainment a racheté le Théâtre Mogador. Notamment pour y produire, depuis 2007, la comédie musicale « le Roi Lion » dont elle détient les droits. Malgré la crise, Sandrine Mouras, directrice générale de la filiale du groupe en France, affirme, non sans une certaine fierté, remplir la salle en moyenne à 95 % depuis plus de six mois. Les taux de réservations atteignent même 40 % pour les prochaines représentations de la troisième saison du spectacle en octobre. Et aujourd'hui, Stage Entertainment prévoit de mettre en place « Zorro », un nouveau programme musical qui débutera à l'automne prochain dans l'enceinte des Folies-Bergère. À ce titre, le groupe ne cache pas son intérêt pour ce type d'établissement capable de présenter de grandes productions et disposant d'une capacité d'accueil de 1.500 à 1.600 places.Si l'on semble bien loin du style de prestations proposées par les grandes revues parisiennes, la logique de fonds demeure la même. Celle de proposer un produit de divertissement de suffisamment bonne qualité pour attirer le client davantage amené, en ces périodes de troubles, à réaliser des arbitrages. Le Crazy Horse, qui tire 10 à 15 % de ses ventes d'une clientèle d'affaires, ne s'y est pas trompé. Racheté (murs et fonds de commerce) en 2005 par un groupe d'investisseurs belges, l'établissement, rendu célèbre par son show très graphique ? et la beauté sculpturale de ses danseuses ?, a profité de ce soutien financier pour revoir sa stratégie. Philippe Lhomme, l'un de ses repreneurs, a d'abord mis sur pied une politique consistant à inviter ponctuellement une personnalité féminine aux attributs de circonstance, esthétiques et athlétiques, pour attirer les foules. Ainsi, Arielle Dombasle, Pamela Anderson ou encore, plus récemment, la strip-teaseuse et nouvelle pin-up allemande Dita Von Teese ont animé par leur présence ce lieu mythique créé en 1954 par Alain Bernardin. La présence de cette dernière aurait, selon Philippe Lhomme, contribué au rebond de 10 % de l'activité en février. À cela s'ajoute la refonte artistique du Crazy Horse confiée au célèbre chorégraphe français Philippe Decouflé qui avait notamment été à l'origine d'une mise en scène particulièrement remarquée des cérémonies d'ouverture et de clôture des Jeux olympiques d'Albertville en 1992. Le résultat est à la hauteur de sa réputation. Une succession de tableaux où des corps de femmes s'entremêlent à des jeux de lumière et de miroir avec un esthétisme bluffant, qui reléguerait presque la libido au rang de préoccupation secondaire. En clair, c'est de l'art. Le patron du Crazy Horse aurait au total déboursé « plusieurs millions d'euros » pour développer sa nouvelle stratégie, à savoir faire venir des stars et financer de nouvelles chorégraphies. Un investissement lourd mais nécessaire. Aux dires de Daniel Stevens (associé chez Deloitte), le monde des cabarets français manquerait encore de modernité et aurait besoin, à terme, de se renouveler en s'inspirant sur ce qui se fait ailleurs comme à Londres ou à Las Vegas. Nul doute que la crise ne manquera pas d'accélérer le processus dans ce sens.

La Tribune

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