« L'Histoire hésite entre deux destins opposés »

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Le monde d'après Chaque jour, cet été, nous interrogeons un grand témoin de l'actualité sur sa vision de l'après-crise. Aujourd'hui, Denis Kessler appelle à une coordination des États, la suite politique de la globalisation des économies. Vous trouverez la version intégrale de l'interview sur Latribune.fr.interview Denis KesslerPDG du groupe Scor« Rien ne sera plus comme avant », a déclaré Nicolas Sarkozy. Partagez-vous ce pronostic ?En touchant tous les pays quasi instantanément, la crise a confirmé la puissance de la globalisation qui, depuis quinze ans, façonne le monde. Nous avons bel et bien changé d'espace-temps économique et, partant, d'espace-temps politique ! Depuis la déflagration mondiale que fut la faillite de Lehman, chacun sait que l'on ne peut plus penser le monde à partir de son propre espace national, ou même entre quelques anciennes puissances. Désormais, il doit s'organiser à plus de vingt pays, sans exclure aucune puissance montante ni sans tenir compte de tous les continents. Toutes les grandes problématiques, de la finance à la santé, en passant par la préservation de la nature ou l'avenir de l'industrie, ne peuvent plus être abordées que dans une approche mondiale. Ainsi, le débat sur le développement durable, qui s'impose partout, confirme que l'avenir de la planète ne peut plus être que pensé globalement.Pourtant, tout indique, dans la manière dont les États ont réagi pour sauver leurs champions bancaires ou pour soutenir leur activité, que les pays se sont comportés nationalement, sans grande coordination. Dès lors, ne peut-on craindre que la crise ne mette justement un coup d'arrêt au mouvement d'intégration ?Il est clair qu'aujourd'hui l'Histoire hésite. Et que, à la faveur de cette crise, le monde d'après pourrait basculer vers deux destins radicalement opposés. D'un côté, on voit bien poindre un monde où l'on se replierait à nouveau derrière des frontières, tenté par le protectionnisme et le patriotisme, deux aspirations dont on sait qu'elles mènent au populisme. Quand le président américain enjoint d'utiliser l'acier américain pour fabriquer des voitures américaines, quand chacun dit vouloir défendre avant tout ses emplois nationaux et que chaque État sauve d'abord ses propres banques, tout contribue à donner une légitimité au discours de repli sur soi, qui mènera à la refragmentation du monde, par pays ou par grandes régions. Celle-ci est-elle inévitable ? Je n'en suis pas certain. On a vu avec le risque systémique de septembre dernier, on le voit avec le danger d'une pandémie de grippe porcine, que, sous la menace d'une déflagration, les États étaient capables de se coordonner, de se mobiliser ensemble. C'est là l'autre voie coopérative possible, qui s'inscrit dans la suite politique logique du mouvement de globalisation économique. Tous les États ont toujours eu historiquement de grandes réticences à des abandons de souveraineté, sauf lorsque la gravité de la situation qu'ils affrontent ensemble l'exige !Mais comment faire basculer le monde de ce côté-ci, quand des forces centrifuges poussent au retranchement ?Ce serait, j'en conviens, une révolution : jusque-là, les « villes monde » telles que les avait conçues Fernand Braudel imposaient au reste de la planète leurs règles et modes opératoires, leurs idées et leurs capitaux. C'est ainsi que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et plus particulièrement au cours des vingt années qui ont suivi la chute du mur de Berlin, la superpuissance anglo-saxonne s'était imposée presque partout, avec ses règles comptables, juridiques, prudentielles et financières. Pour les entreprises, les « business models » (règles de rentabilité, de management, de financement, etc.) étaient fabriqués outre-Manche et outre-Atlantique. Cette période s'achève et je ne pense plus que la mondialisation prendra la même forme. Ce sont les marchés, dans leur dimension mondiale, et la diffusion instantanée dans l'espace des technologies et de l'information qui sont les moteurs de cette transformation. Les marchés sont une agrégation d'agents privés prenant des risques et se déplaçant, des énergies qui créent de la richesse en utilisant toutes les informations disponibles. Les marchés sont, comme l'a montré Schumpeter, à la fois créateurs et destructeurs, mais, à moyen et long termes, toujours plus créateurs que destructeurs ! Depuis l'éclatement du bloc de l'Est, ils jouent un rôle considérable dans l'évolution du monde, dans sa transformation en profondeur. Les marchés nous disent ce que le politique n'a pas toujours totalement compris : le monde sera sans cesse davantage dématérialisé, car toutes les frontières traditionnelles disparaissent, emportées par les vagues économiques. Voilà pourquoi les crises ne s'arrêtent plus aux frontières. Or nos institutions sont encore très souvent nationales ! Pour penser globalement, il faut que chacun soit prêt à définir de nouvelles règles et de nouveaux modes de fonctionnement à l'échelle mondiale, quitte à abandonner une partie de sa souveraineté sur des domaines clés : les impôts, l'éducation, les secteurs militaire, policier, sanitaire, financier et prudentiel, en acceptant de se soumettre aux nouvelles règles communes. L'urgence est désormais de savoir quelles instances vont établir ces nouvelles règles globales, avec quel contrôle démocratique. Il n'y aura plus de « ville monde », car le monde est devenu une ville ! ?PROPOS RECUEILLIS PAR VALÉRIE SEGONDDemain, suite de notre série avec l'interview de Jean-Pierre Dupuy

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