Le PS et les intellectuels  :

Martine Aubry saura-t-elle conduire « l'offensive de civilisation » qu'elle promet ? Pour « réengager un débat au sein du PS sur les idées et les valeurs », la première secrétaire du parti fait un geste révélateur : « J'invite, dit-elle, les socialistes à renouer avec les intellectuels », sans lesquels rien de tout cela ne sera possible. « Renouer » est bien le mot.Si elle est complexe et fluctuante, la relation des intellectuels avec la gauche de gouvernement a toujours été décisive pour la conquête du pouvoir, surtout après les grandes crises qui ouvrent les esprits aux alternatives. Le Front populaire n'aurait pas existé sans l'appel des intellectuels à la lutte du 10 février 1934. La politique culturelle de Léon Blum suscite une empathie exceptionnelle des intellectuels, invités à fournir à son gouvernement ses argumentaires. Quarante ans plus tard, François Mitterrand s'en souviendra : dès les assises du socialisme de 1974, puis lors du congrès de Metz de 1979, il fait tout pour se les rallier. « Le socialisme est un projet culturel », lancera-t-il en 1981, à la veille d'élections qui rassemblent intellectuels et ouvriers. Bien sûr, l'exercice du pouvoir générera les premières désillusions menant au fameux « silence des intellectuels » dénoncé dès 1983 par Max Gallo, alors porte-parole du gouvernement Mauroy. Puis, du silence au doute, la relation se délitera face à des gouvernements de gauche qui, tous, adhèrent à l'économie de marché, et se coupent de plus en plus des fondements du socialisme comme de la société elle-même. En 2002, Jospin, qui croit pouvoir s'affranchir de la gauche plurielle après cinq ans de gouvernement, ignore ostensiblement le socle idéologique d'un rassemblement de la gauche. Et échoue.Après le choc du 21 avril 2002 où le candidat socialiste est devancé par Le Pen au premier tour, nombre de chercheurs sortent de leur silence, et s'engagent auprès d'associations en faveur des sans-papiers, intermittents, chercheurs, etc. Fleurissent aussi colloques et ouvrages, notamment à « La République des idées », porteurs d'une nouvelle analyse sociale. Mais, au-delà de quelques petits déjeuners, le PS, qui reste embourbé dans ses guerres de leaders, les ignore. Alors que l'UMP rénove tout son corps doctrinal par un travail approfondi et systématique, pas une convention n'a eu lieu au PS depuis? 1997. Si quelques diagnostics sur la société française inspirent la candidate Ségolène Royal, c'est en rupture du parti. Entourée d'experts en sondages et de communicants, la candidate ignore elle aussi les intellectuels qui ne se rallient in extremis à sa candidature que pour faire barrage à Nicolas Sarkozy. Mais, devant le bricolage des 100 propositions, le c?ur n'y est pas.Depuis la défaite de 2007 et surtout le naufrage aux élections européennes de 2009, la brouille s'aggrave. Alors même que l'anti-intellectualisme du président français aurait dû jeter les penseurs et universitaires dans les bras de la gauche, le PS est aux abonnés absents, notamment lors de la crise des universités. La colère est telle que les uns après les autres montent au créneau pour dresser un procès en règle du parti, avec une violence inédite. Tout y passe : « Un système endogamique qui fonctionne en vase clos, et qui n'accorde plus d'importance à la réflexion doctrinale » (Rémi Lefebvre, politologue) ; le parti ne s'intéresse qu'aux « personnalités consensuelles et médiatiques qui envoient des messages simples au peuple, électoralement payants » (Christophe Charle, historien de la culture) ; « La bureaucratie interne a pris le dessus sur la mobilisation militante et intellectuelle » (Pascal Lamy, directeur de l'OMC) ; « Le parti est passé à côté de tous les grands sujets de sociét頻 (Michel Kotoreff, sociologue) ; « Il n'a aucune curiosité pour des idées nouvelles, et enterre tout ce qui peut mettre en cause un de ses membres importants. Il ne recherche que des analyses immédiatement utiles » (Frédérique Matonti, politologue).Quant aux plus proches du parti, ils se précipitent pour servir le prince qui, inspiré par l'intellectuel Henri Guaino, met systématiquement en ?uvre les quelques idées de la gauche. Dernière prise, Olivier Ferrand. le chef du « think tank » Terra Nova, rejoint la commission sur l'emprunt. Être utile, enfin ! Tel est le cri du c?ur de ces intellectuels de gauche fatigués de leur flagrante inutilité au PS. À qui la faute ? Au déclin des idéologies ? À la société postindustrielle qui a vidé les usines ? Au désarroi général de la social-démocratie, qui n'a pas su réinventer le modèle de solidarité ? À la disparition de la figure de l'intellectuel héraut de positions philosophiques, au profit de l'expert spécialiste dans le droit-fil de problématiques devenues plus techniques ? À la mondialisation, qui rend caduque toute réponse politique strictement nationale ? Les changements du monde n'ont pas été étrangers à la fin du règne politique des maîtres à penser. Mais leur disparition du travail du parti n'était pas une fatalité.Le fait est que le PS s'est détourné de ces militants désintéressés qui lui avaient fait gagner quelques grandes batailles nationales. Devenu un parti d'élus locaux ? 70.000 sur ses 120.000 membres stables, les autres étant leurs employés ? avant tout préoccupés par leur reconduction, il ne s'intéresse plus qu'aux tactiques électorales locales. Et ce, d'autant qu'en faisant cohabiter des aspirations contradictoires, la « synthèse » de François Hollande a créé dans le parti un climat intellectuel où tout se vaut, donc où plus aucune idée n'a vraiment d'importance. Pour rouvrir en grand la réflexion sans laquelle il n'y aura pas de victoire possible, le PS devra renouer, non avec des experts qui vivent de leurs conseils, mais avec des militants engagés et désintéressés, prêts à se battre pour leurs idées. npoint de vue Valérie SEGOND Grand reporter à « La tribune »

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