Le capitalisme bien tempéré de Jean-Paul II

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"Mais le pape, il est de droite ou de gauche ?" se demandait il y a un mois l'éditorialiste du quotidien italien la Stampa. Cette interrogation se nourrissait non seulement des positions de Jean-Paul II sur les questions de société, mais aussi de son attitude face à l'économie.En effet, le premier pape polonais, considéré comme un des hommes clés de la chute du communisme voire comme un "anticommuniste", s'engagea, une fois l'empire soviétique démembré, dans une sévère critique du capitalisme. En 1993, dans une rare interview, le Saint-Père expliqua que "le communisme a eu du succès dans ce siècle comme réaction à un certain type de capitalisme excessif, sauvage, que nous tous connaissons bien". Ancien ouvrier soudeur à Cracovie pendant la Seconde Guerre mondiale, Karol Wojtyla se situait ainsi dans la droite ligne de son prédécesseur Léon XIII, surnommé le "pape des ouvriers". Après des consultations, notamment en mai 1990 avec des économistes internationaux, Jean-Paul II publia le jour de la fête du Travail, le 2 mai 1991, la dernière de ses trois encycliques consacrées aux questions sociales et économiques, Centesimus Annus, un hommage au Rerum Novarum ("Sur la condition des travailleurs") de Léon XIII qui avait inauguré un siècle auparavant la "doctrine sociale de l'Eglise".Protéger la propriété privéeJean-Paul II y saluait l'"économie de marché", comprise comme "un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique". Mais il soulignait que "la liberté dans le domaine économique" doit être "encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale [...], dont l'axe est d'ordre éthique et religieux". Jean-Paul II y réaffirmait la nécessité de protéger la propriété privée, définie comme "le droit de posséder ce qui est nécessaire au développement personnel et à celui de sa famille", ce qui dans l'esprit de Léon XIII correspondait surtout à la propriété de la terre. Mais Karol Wojtyla a souligné aussi les limites à la propriété privée absolue, particulièrement en termes de "biens communs" mis à la disposition de tous par Dieu. L'Eglise catholique a ainsi introduit dans le corpus de sa "doctrine sociale" tout un chapitre consacré à la "préservation de l'environnement".Ce "bien collectif" à défendre englobe aussi des aspects plus conservateurs et décriés des vingt-six ans de pontificat de Jean-Paul II. "Les entrepreneurs s'occupant de recherche, de production et de commerce des produits dérivant des nouvelles biotechnologies doivent tenir compte non seulement du profit légitime mais aussi du bien commun", exhorte ainsi l'Eglise catholique. De même, dans le document "Propriété intellectuelle et accès aux médicaments de base" présenté en juin 2001 à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le Saint-Siège n'hésita pas à indiquer que la propriété privée, soit les brevets et licences de l'industrie pharmaceutique, était secondaire comparée aux droits humains, en l'occurrence le droit à la santé des malades du sida.La "recherche du vrai, du beau et du bon"Avant son voyage de 1999 aux Etats-Unis, Jean-Paul II a d'ailleurs critiqué les "styles de vie orientés vers l'avoir et non l'être", en clair le consumérisme auquel il opposa les choix de consommation, d'épargne et d'investissement déterminés "par la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune". "Bien sûr le capitalisme d'aujourd'hui n'est plus celui de l'époque de Léon XIII [...], aujourd'hui le capitalisme est divers, il a introduit une protection sociale - grâce à l'action des syndicats, il est contrôlé par l'Etat et les syndicats", admettait volontiers Jean-Paul II, tout en jugeant que "dans quelques pays au monde, le capitalisme est cependant resté à l'état "sauvage", quasiment comme au XIXe siècle".C'est sous le pontificat de Jean-Paul II que la "doctrine sociale de l'Eglise" a été confrontée à la globalisation de l'économie. A l'occasion d'un voyage en Amérique du Nord en 1999, Jean-Paul II se penchera dans son "exhortation apostolique sur l'Eglise en Amérique" sur "la mondialisation, caractéristique du monde contemporain, phénomène [...] plus perceptible et qui a de plus grandes répercussions en Amérique". Selon lui, la mondialisation peut avoir des "conséquences sur le plan éthique positives ou négatives". A l'actif de "la mondialisation économique [...], le phénomène de l'efficacité et de l'accroissement de la productivité, et qui, avec le développement des relations entre les divers pays dans le domaine économique, peut renforcer le processus d'unité entre les peuples et améliorer le service rendu à la famille humaine". "Si cependant la mondialisation est régie par les seules lois du marché appliquées selon l'intérêt des puissants, les conséquences ne peuvent être que négatives", contrebalança-t-il, citant pêle-mêle "l'attribution d'une valeur absolue à l'économie, le chômage, la diminution et la détérioration de certains services publics, la destruction de l'environnement et de la nature, l'augmentation des différences entre les riches et les pauvres, la concurrence injuste qui place les nations pauvres dans une situation d'infériorité toujours plus marquée"."Irresponsabilité"A propos de la crise de la dette pesant sur de nombreux pays en voie de développement, Jean-Paul II s'est bien gardé de remettre en cause le principe selon lequel un emprunt contracté doit être honoré. Il a aussi rappelé que "la dette est souvent le fruit de la corruption et de la mauvaise administration" clouant au pilori "l'irresponsabilité de certains gouvernants qui, en contractant une dette, n'ont pas réfléchi suffisamment aux possibilités réelles de l'éteindre, avec comme circonstance aggravante que des sommes considérables obtenues grâce aux prêts internationaux vont parfois enrichir des individus, au lieu de servir à soutenir les changements nécessaires au développement du pays". Mais "on ne saurait prétendre au paiement des dettes contractées si c'est au prix de sacrifices insupportables", soulignait le pape, parlant même de "mondialiser la solidarité". Jean-Paul II chargea son conseil pontifical "Justice et Paix" de trouver, en "dialogue avec des responsables de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, des voies de solution au problème de la dette extérieure ainsi que des normes qui empêchent que de telles situations se reproduisent à l'occasion de futurs emprunts". Un discours contrastant avec la mise au pas, durant le début de son pontificat, du courant "progressiste" de l'Eglise catholique s'exprimant dans la "théologie de la libération", notamment en Amérique latine."Comment est-il possible que seul un pape dresse contre le capitalisme un réquisitoire qui reste lourd en dépit de toutes les précautions utilisées, alors qu'aucun social-démocrate n'ose plus désormais dénoncer l'exploitation ?" s'interroge même Antonio Negri, philosophe de gauche, auteur avec Michael Hardt d'un des essais les plus critiques sur le capitalisme (Empire). A l'inverse, le "patron des patrons italiens" et également président de Fiat, Luca Cordero di Montezemolo, rappelle "la conviction de Jean-Paul II que l'entreprise est une communauté d'hommes au service de l'entière société". Un clivage gauche-droite que Karol Wojtyla a toujours pris soin d'éviter.Frank Paul Weber, à MilanL'Au-delà aide-t-il la croissance ?La théorie du sociologue allemand Max Weber selon laquelle l'éthique protestante, notamment du travail, serait à l'origine de la réussite économique du Nord de l'Europe et des Etats-Unis, a eu son heure de gloire pour tenter d'expliquer la croissance économique par la religion. Robert Barro et Rachel McCleary, deux économistes renommés d'Harvard, vont plus loin. Après avoir étudié les données sur les croyances religieuses dans une soixantaine de pays et celles sur le PIB, ils soutiennent que l'augmentation de la croyance religieuse, notamment dans l'enfer, le paradis ou un "au-delà", entraîne une croissance économique renforcée. "Le bâton représenté par la peur de l'enfer est apparemment plus puissant pour la croissance que la "carotte" représentée par la perspective du paradis", précisent-ils. F.-P. W.

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