L'entreprise dans tous ses états d'âme

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Dans un environnement plus incertain, l'économiste redécouvre enfin l'entreprise comme clé de lecture du monde contemporain. C'est la leçon que l'on peut tirer des huitièmes Rencontres d'Aix-en-Provence organisées par le Cercle des économistes. Thème des débats en 2008 : les " nouvelles frontières de l'entreprise ", avec plus d'une centaine de participants de haut niveau. Le constat du Cercle des économistes est clair : " En 2008, un cycle de croissance s'achève. " Les trois crises, financière, énergétique et alimentaire, créent des tensions sociales très fortes dans les pays les plus fragiles, mais aussi chez les plus riches. " On touche aujourd'hui les limites d'un modèle de développement " , écrit le Cercle dans sa déclaration finale. Or, alors que les entreprises " ont joué un rôle central dans le déclenchement de ces crises ", leur responsabilité et l'impact qu'elles ont eu à subir " n'ont pas été suffisamment analysés à ce jour ".MUTATION PROFONDEPourtant, le nouveau modèle de croissance appelé à émerger de la crise actuelle " sera déterminé de façon décisive par les rapports entre les entreprises, les États et les sociétés civiles ", estiment les membres du Cercle qui ont tenté de définir à l'issue de leurs travaux les trois piliers de cette nouvelle interdépendance (lire encadré ci-dessous). L'entreprise du XXIe siècle fait face à une mutation profonde. Son espace s'est rétréci. " Le centre de gravité des grandes entreprises des pays de l'OCDE va se déplacer vers les pays émergents et particulièrement l'Asie ", relève Patrick Artus (Natixis). " Il est logique de produire là où la croissance des marchés est forte et de produire là où les coûts de production sont bas " ; enfin, les entreprises vont avoir besoin de lever des capitaux en actions, et l'Asie et les pays pétroliers sont les mieux armés. Du coup, la question de la nationalité de l'entreprise " redevient une source de préoccupation majeure ", souligne Loraine Donnedieu de Vabres, de Jeantet Associés. Les notions de siège social et d'identité nationale demeurent, comme l'ont montré les efforts des États-Unis de conserver leurs ports ou de la France de défendre ses champions nationaux (Sanofi, Alstom...). Attention, prévient toutefois Javier Santiso, chercheur à l'OCDE, nous entrons dans un monde " décentré " où les notions de centre et de périphérie auront de moins en moins de sens. Les brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, plus l'Afrique du Sud, le Mexique) font d'ores et déjà plus de commerce entre eux qu'avec les pays dits du " Nord ", explique-t-il. Cette transition est inéluctable. C'est la réémergence de la puissance chinoise (qui pesait 35 % du PIB mondial il y a un siècle et retrouverait ce niveau entre 2015 et 2025).Le temps dans lequel se meuvent les entreprises s'est aussi déformé, avec la rupture technologique de l'Internet. Nous vivons dans une économie de réseaux, où la vitesse de communication permet des gains de productivité impensables il y a dix ans. Dans cette économie de l'immatériel, le client devient plus facilement accessible, le savoir est mieux partagé, et l'entreprise peut avoir une " proximité distante " avec ses salariés, d'autant plus nécessaire à l'heure où les coûts de transports s'envolent. " Les entreprises qui maîtriseront le mieux ces évolutions peuvent espérer en bénéficier dans leur valorisation boursière, même si la comptabilité est encore très en retard dans la reconnaissance de ces actifs immatériels ", estime Emmanuel Coste, de Qualis. Autre signe, le raccourcissement des cycles économiques, notamment dans l'Internet. " Avant, on pensait en termes de décennie, aujourd'hui, la norme devient l'année, parfois le trimestre ", constate le patron de Skype, Michael Van Swaaij.Dans ce monde en plein bouleversement, l'entreprise a aussi de nouvelles responsabilités sociétales. L'environnement, le climat, bien sûr, mais aussi la cohésion sociale. L'automobile est sans doute l'industrie la plus emblématique de cette transition. " Quand on pense que GM ne vaut plus que 6 milliards d'euros en Bourse, soit 3 % de son chiffre d'affaires, on se dit que quelque chose va arriver ", souffle Carlos Ghosn, le patron de Renault-Nissan. Il n'en dira pas plus ! Mais confie son enthousiasme : avec le pétrole cher, c'est bientôt l'heure de la voiture électrique, neutre en carbone.LE RISQUE, DIMENSION ESSENTIELLE DE LA CROISSANCEOn le voit, l'entreprise reste au coeur du modèle capitaliste, et ce n'est pas près de changer. Eugène Fama, économiste américain de l'école de Chicago, voit le salut par le marché : selon lui, " maximiser la valeur et le profit est un comportement socialement responsable, car c'est le meilleur moyen d'assurer l'allocation la plus efficiente des ressources. Le seul rôle de l'État et de la société est de fixer les règles du jeu ". Posture libérale contestée, notamment par Laura Tyson, ancienne conseillère de Bill Clinton qui a rejoint le candidat démocrate Barack Obama. Selon elle, l'État est légitime à intervenir pour réguler le marché, produire des biens collectifs et assurer la stabilité macroéconomique (croissance-inflation). En ces temps de réparation des excès de cupidité de la finance, la balance penche plutôt en faveur d'un retour de la régulation. Même si, comme l'a martelé dès l'introduction de la conférence Robert C. Merton, prix Nobel d'économie, le risque est et restera une dimension essentielle de la croissance. Or la croissance ne peut pas se passer de l'innovation pour se nourrir. L'entrepreneur de Schumpeter a encore de beaux jours devant lui...Trois piliers pour le XXIe siècle1. - Les entreprises doivent assumer leurs responsabilités sociétales et environnementales. Dans le cadre d'un " nouveau pacte social ", elles doivent s'impliquer plus dans la protection sociale et la formation. L'entreprise doit participer au financement des biens publics qui concourent à sa productivité. Elle doit s'impliquer dans la lutte contre le changement climatique de façon compatible avec l'exigence de compétitivité.2. - Ouvrir de nouveaux espaces de liberté aux entreprises. Le Cercle appelle à la conclusion du cycle de Doha, même imparfait, le 21 juillet prochain, pour éviter le retour du protectionnisme. Face à la montée en puissance des fonds souverains, il prône un principe de réciprocité en matière d'investissements étrangers.3. - Définir une méthode nouvelle pour la production des normes. La régulation actuelle des marchés comme l'autorégulation ont échoué à prendre la mesure de la complexité du système économique. Le Cercle appelle à réviser les normes IFRS et à revoir les règles de solvabilité en matière de banque et d'assurance, pour éviter leur caractère procyclique.

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