"L'austérité creuse la tombe de l'union budgétaire"

Il n\'y a pas que les marchés qui n\'étaient pas d\'humeur à se montrer éblouis par le « pacte pour la croissance et l\'emploi » de 120 milliards d\'euros sur lequel planchaient jeudi soir à Bruxelles les chefs d\'Etat et de gouvernement des Vingt-Sept. Venu participer au « Forum pour une autre voie pour l\'Europe » au Parlement européen, Dany Lang, membre du groupe des « Economistes atterrés », tranche : « Il n\'y a rien sur la croissance » dans ce Pacte. « Il n\'est pas du tout à la hauteur des enjeux. Le montant en lui-même est dérisoire.... Les Etats-Unis ont déboursé 180 milliards d\'euros sous Bush et 780 milliards sous Obama pour soutenir leur économie ».Une bulle de crédit plus privée que publiqueDans un bref essai intitulé « L\'Europe Mal-Traitée », ce groupe d\'économistes fustige la stratégie économique suivie depuis 2009 par l\'Union européenne en général et la zone euro en particulier pour s\'arracher au cercle vicieux de la crise et de l\'endettement. Dans le Manifeste de 2011 qui leur a assuré une certaine audience, les « Atterrés » dénonçaient l\'étrange inversion aux termes de laquelle, deux ans après le déclenchement la crise financière, la dépense publique excessive se retrouvait pointée comme la principale source des déboires de la zone euro quand en réalité la bulle de crédit qui venait d\'exploser était privée plus que publique.Critiques proches de celles de Paul Krugman et Georges SorosA présent, ils s\'en prennent au Pacte fiscal signé en mars par 25 pays et plafonnant à 0,5% de PIB les déficits publics structurels. Pour eux, il s\'agit d\'un « suicide » économique et politique collectif. En ce sens, ils rejoignent les critiques formulées de façon récurrente par le Prix Nobel d\'économie Paul Krugman ou le financier Georges Soros pour qui la stratégie actuelle entraîne la récession, aggrave l\'endettement, entretient le décrochage entre pays excédentaires et déficitaires, donc nourrit les anticipations d\'éclatement de la zone euro et la spéculation.« Si on continue avec l\'austérité, l\'union monétaire ne peut pas tenir » car « la seule solution est la dévaluation interne », autrement dit les politiques de compression des coûts actuellement suivies en Grèce, au Portugal et en Irlande, mais aussi en Espagne et en Italie. Avec le pacte fiscal, « il ne reste plus rien dans les mains des Etats, ni la politique de change, ni la politique monétaire, ni la politique budgétaire.\"Contestation de la méthodologie de la CommissionOr « la dévaluation interne [exigée du Sud de l\'Europe pour retrouver sa compétitivité] ne peut marcher que si vous êtes le seul à le faire », dit Tony Lang. Le Canada a suivi cette voie, avec succès, dans les années 1990 « mais ils étaient les seuls et ils ont accompagné l\'austérité d\'une dévaluation de leur monnaie » qui en a démultiplié les effets en termes de compétitivité externe. « Si tout le monde s\'y met, cela aggrave le problème de la demande ».L\'économiste ne conteste pas seulement l\'idée qu\'il faille prescrire un niveau de déficit et de dette donné, mais s\'attaque également à la méthodologie de la Commission européenne. « Pour calculer un déficit structurel, il faut se baser sur le \"PIB potentiel\" qui est une notion très controversée. Il y a autant de définitions que d\'économistes », dit-il. D\'après les calculs des Aterrés, l\'Allemagne elle-même n\'aurait pas respecté la limite de 0,5% entre 1998 et 2005, qui est pourtant la période où elle a opéré son impressionnant redressement.\"Transferts budgétaires entre régions\"Pour sortir de la crise, explique ce jeune maître de conférence à Paris 13, « il faut une stratégie de croissance européenne, pas seulement un choc de la demande aussi une stratégie industrielle ». Tirant le fil de son raisonnement économique et ignorant les compromis politiques entre pays européens qui délimitent étroitement depuis deux ans le champ des réponses européennes à la crise, l\'économiste esquisse un chemin très éloigné de celui suivi actuellement et sur lequel le président Hollande est forcé de s\'engager maintenant qu\'il est entré dans le cénacle des chefs d\'Etat et de gouvernement. Et de culbuter sans complexe les tabous qui définissent, en creux, la politique européenne depuis deux ans. « Ce qui va résoudre les problèmes c\'est d\'avoir des transferts budgétaires entre les régions, comme aux Etats-Unis », dit-il.Le problème épineux - et l\'obsession allemande - de l\' « aléa moral », autrement dit le risque qu\'un pays laisse filer ses déficits parce qu\'il sait pouvoir disposer de la caution des autres, serait résolu par une forme de « fédéralisme » et par « le rapport de force politique » entre pays. Deux remèdes pour l\'instant fort hypothétiques.\"Fédéralisme de façade\"D\'autant qu\'aux yeux de Dany Lang, les propositions allemandes pour une union politique au sein de laquelle la garantie conjointe et solidaire des dettes deviendrait possible, ne sont rien qu\' « un fédéralisme de façade » puisqu\'il est décidé ex-ante que « tout le monde doit être à l\'équilibre budgétaire ».L\'habitude est si forte à Bruxelles de penser dans les limites des conditions posées par le Nord de l\'Europe et par la droite que les positions défendues par les « Atterrés » ont quelque chose de rafraîchissant... et de totalement décalé. S\'il arrive qu\'elles soient défendues sur les bancs du Parlement européen par des élus de gauche, il est très rare qu\'elles survivent à l\'épreuve du vote parlementaire. « Ce que la gauche oublie parfois, c\'est qu\'elle n\'est pas au pouvoir », rappelle cruellement une députée libérale.A quoi s\'ajoute le fait que la « culture de stabilité » allemande reste la doctrine indépassable de l\'Union monétaire en vertu du compromis historique scellé entre François Mitterrand et Helmut Kohl. C\'est l\'amère expérience qu\'est en train de faire le président Hollande au sein du Conseil européen.

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