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« L'Europe est arrivée à un état d'impuissance »

La Tribune

Publié le 02 mai 2010 à 21:18 - Mis à jour le 02 mai 2010 à 21:18

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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L'une des tragédies de l'Europe, c'est que les nations sont égocentriques. L'Allemagne a une politique germanocentrique et elle essaie de l'imposer aux autres. »Sur l'aide à la GrèceNous avons vécu dans l'illusion que le progrès était une loi de l'histoire. On se rend compte désormais que l'avenir est surtout incertain et dangereux. »Sur la crise Son taux de croissance fabuleux permet certes l'émergence d'une classe moyenne et d'une classe aisée, mais il ne favorise pas l'ensemble de la population. »Sur la ChineL'impuissance à apporter une solution au problème grec n'est-elle pas la démonstration d'une crise des finalités de l'Europe ?La finalité première de l'Europe, c'était d'en finir avec les guerres suicidaires. Face à l'Union soviétique et ses satellites, il fallait créer et sauvegarder un espace de démocratie et de liberté. Donc, l'idée première était fondamentalement politique. Mais la résistance des États nationaux à abandonner une parcelle de souveraineté pour créer une entité politique supranationale a bloqué cette évolution. Dans les années 1950, les grands courants économiques qui traversaient l'Europe occidentale ont permis de constituer une unité économique qui s'est achevée avec la constitution de l'euro. Mais sans aller au-delà. Nous avons payé cher cette débilité politique, par exemple avec la guerre de Yougoslavie. Et aujourd'hui, dans le cas de la Grèce, on mesure bien l'absence d'une autorité politique légitime. L'Europe est arrivée à un état d'impuissance. Elle est paralysée par son élargissement et son approfondissement est bloqué par la crise actuelle.La montée du nationalisme en Europe vous inquiète-t-elle ?Avant même 2008-2009, il y avait déjà des poussées de nationalisme, certes limitées à 10 % ou 15 % des voix, mais qui représentaient quelque chose de nouveau dans le paysage européen. Là-dessus s'est greffée la crise financière et économique, qui favorise ces tendances xénophobes ou racistes. L'Europe est arrivée à une situation « critique » puisque, pour la première fois, l'hypothèse que l'euro puisse être abandonné par un pays comme la Grèce a été émise, même si cela a été pour la rejeter. L'euro que l'on pensait institué de façon irréversible ne l'est pas. En fait, on ne sait pas très bien vers quoi le monde se dirige. Et, bien qu'il s'agisse d'une situation très différente de celle de 1929 ne serait-ce que par le contexte européen, il ne faut pas oublier que c'est dans le pays le plus industrialisé d'Europe, l'Allemagne, que Hitler est arrivé légalement au pouvoir en 1933. Je ne veux pas dire que nous sommes condamnés à une troisième guerre mondiale, mais l'aggravation de la crise économique peut avoir des conséquences politiques et sociales extrêmement graves.Quelle est la nature profonde de la crise que nous traversons ?Par-delà son déclenchement local, aux États-Unis, cette crise est liée à l'autonomisation du capitalisme financier, à l'ampleur de la spéculation, au recours de plus en plus important au crédit chez les classes moyennes appauvries, et aux excès d'un crédit incontrôlé. Mais la cause globale est l'absence de régulation du système économique mondial. Le règne du libéralisme économique est fondé sur la croyance que le marché possède en lui des pouvoirs d'autorégulation, et aussi des pouvoirs bénéfiques sur l'ensemble de la vie humaine et sociale. Mais le marché a toujours eu besoin de régulations externes dans le cadre des États nationaux. Après la mythologie du communisme salvateur, la mythologie du marché salvateur a produit des ravages, de nature différente, mais tout aussi dangereux.L'Allemagne a pris une position très dure sur la Grèce. Est-elle tentée de faire éclater l'Europe actuelle ?L'une des tragédies de l'Europe, c'est que les nations sont égocentriques. L'Allemagne a une politique germanocentrique et, forte de son poids elle essaie de l'imposer aux autres. La décomposition de l'Europe pourrait être une des conséquences de la crise. Mais pour le moment, ce n'est pas l'hypothèse la plus probable. La relation entre la France et l'Allemagne est toujours solide. Il faudrait arriver à une nouvelle phase de la crise avec une montée des nationalismes. Les partis néonationalistes sont à peu près au même stade que le parti hitlérien avant la crise de 1929 mais cela ne veut pas dire qu'ils ne pourraient pas représenter 30 % dans des circonstances catastrophiques. Nous avons vécu dans l'illusion que le progrès était une loi de l'histoire. On se rend compte désormais que l'avenir est surtout incertain et dangereux. Cela crée une angoisse qui pousse les gens à se réfugier dans le passé et à se plonger dans les racines. C'est d'ailleurs un phénomène mondial, pas seulement européen, parce que la crise du progrès a frappé toute la planète avec, dans de nombreux pays, l'idée que l'occidentalisation des moeurs allait leur faire perdre leur identité. Nous vivons une situation planétaire régressive. Le test, c'est qu'est arrivé au pouvoir aux États-Unis un homme aux qualités intellectuelles exceptionnelles, un Américain qui a une vraie expérience de la planète, un politique qui a montré une maturité extraordinaire - le discours sur le racisme, le discours du Caire - et voilà que cet homme est aussitôt paralysé comme Gulliver.La Chine devient une puissance de plus en plus autonome. Quel rôle lui voyez-vous jouer à l'avenir ?La Chine est une formidable civilisation, a une énorme population, beaucoup d'intelligence, une possibilité d'avenir exceptionnelle. Mais son développement actuel se fonde sur la surexploitation des travailleurs, avec tous les vices conjugués du totalitarisme et du capitalisme. Son taux de croissance fabuleux permet certes l'émergence d'une classe moyenne et d'une classe aisée, mais il ne favorise pas l'ensemble de la population. Il y a une énorme corruption et de puissants déséquilibres potentiellement dangereux pour la stabilité du pays. Le Parti communiste chinois n'assoit plus son pouvoir sur un socialisme fantôme, il s'appuie sur le nationalisme. On le voit avec Taiwan, le Tibet. C'est un pays qui a absorbé le maximum de la technique occidentale et qui maintenant réalise d'énormes investissements en Afrique et ailleurs pour assurer ses approvisionnements en pétrole et en matières premières. C'est un pays qui est devenu le premier émetteur de CO2 du monde. Il faudrait trois planètes pour permettre le développement de la Chine au rythme actuel. Cela reste un point d'interrogation pour l'avenir.

La Tribune

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