Faire voeu d'ignorance est toujours inquiétant

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Bloc-notesD'accord, je regarde les choses avec un oeil particulier, je parle de l'affiche de « Gasland », le film qui dénonce les dégâts causés par l'exploitation des gaz de schistes aux États-Unis, et j'imagine que ce qui va vous interpeller c'est l'image saugrenue d'un type qui joue du banjo avec un masque à gaz. Au-delà des images des dégâts purement écologiques (dans une scène, spectaculaire, un homme ouvre le robinet en allumant un briquet, l'eau prend feu, littéralement. Quelques secondes, mais elle prend feu), vous y entendrez des victimes qui disent que la violence des chocs infligés à la terre (on envoie de l'eau à très haute pression pour fractionner la roche et en extraire le gaz) se ressent dans leur corps, elles parlent de douleurs permanentes, de lésions cérébrales.C'est un film de combat, et son propos n'est évidemment pas de rappeler ce que représentent les gaz de schistes sur la carte de l'énergie. Alors je résume : les Américains n'avaient plus de gaz, grâce aux gaz de roches, ils se sont découverts, du jour au lendemain, avec des capacités qui dépassent ce qu'ils avaient pu imaginer, et même consommer. Derrière (et c'est Philippe Crouzet, le patron de Vallourec, qui l'explique à la perfection), l'ensemble des programmes lancés voilà dix ans pour approvisionner l'Amérique se cherchent de nouveaux débouchés, arrivent vers l'Europe, qui peut commencer à desserrer l'étreinte de Gazprom. J'arrête là, mais l'effet domino pourrait continuer sur des pages entières. Tout cela vaut-il les douleurs permanentes d'une habitante du Midwest ? C'est un débat, que l'Amérique mène. Mais l'indépendance énergétique est une telle obsession là-bas que, « pendant les travaux, la vente continue », pas question d'arrêter l'exploitation avant d'avoir des certitudes. Le principe de précaution n'est pas le 28e amendement de la Constitution des États-Unis.Il est dans le préambule de la nôtre, et nous sommes donc en train de suivre un chemin radicalement inverse : pas question de commencer quoi que ce soit avant d'avoir des certitudes. Le patron des députés UMP demande solennellement au gouvernement « de ne pas aller dans cette aventure-là ». Le problème c'est qu'il ne sait pas de quoi il parle. Et personne ne le sait. Pour en avoir une idée, il faudrait aller voir, fracturer quelques roches, prendre le risque de « douleurs permanentes » sur quelques marmottes, et pour découvrir quoi ? Une capacité de gisement qui nous mettrait dans la position de la Norvège avec son pétrole ? Impossible ! Répondent les députés, criminel ! Anticonstitutionnel ! J'arrête là, je deviens caustique, c'est mon estomac qui va se mettre à souffrir de douleurs permanentes. Et que vaut ma bile au regard des images de « Gasland » ?Gérard Mestrallet est un diplomate. Le patron de GDF Suez ne dit pas qu'on a dans cette affaire le comportement des barbares du bas Moyen Âge devant les prodiges de la « sorcellerie », il s'étonne simplement de cette « volonté de ne pas savoir ». De la même façon qu'il regrette encore l'arrêt des expériences menées à Superphénix sur l'enrichissement d'uranium, « c'est comme si l'on brûlait des livres de recherche. Personne ne parlait d'exploitation du plutonium, mais l'idée même qu'on puisse chercher à comprendre était devenue insupportable ». Les gaz de schistes ne sont pas la bibliothèque d'Alexandrie, mais faire voeu d'ignorance est toujours inquiétant.

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